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Villes créatives : The Spanish Touch !

Dans ce premier épisode d’une série de cinq articles, Raphaël Besson, directeur du bureau d’études Villes Innovations et chercheur associé au laboratoire PACTE, propose une immersion dans les « laboratorios ciudadanos » espagnols. Sur fond de économique, d’ascension fulgurante du parti « Podemos » et de protestations citoyennes issues du mouvement des « Indignados », les laboratoires citoyens madrilènes et barcelonais réinventent les contours de la créative.  

Les cadres théoriques des villes créatives

La notion de villes créatives s’inspire des travaux issus de la sociologie urbaine et de l’économie territoriale. L’approche sociologique repose sur une analyse visant à déterminer « les éléments d’un urbain susceptible d’attirer (…) un groupe de personnes censées, par leur présence et surtout leur occupation professionnelle, constituer un facteur prépondérant de la dynamique de croissance économique urbaine » (Darchen et Tremblay, 2008). C’est ici l’approche de Charles Landry ou de Richard Florida (Florida, 2002). Ces auteurs cherchent à identifier les facteurs d’attractivité de la classe créative, composée autant d’artistes, informaticiens, que de bohémiens et scientifiques. Et c’est la formule des « Trois T » de « Talent, Technologie et Tolérance », qui selon Richard Florida, serait la clé pour attirer cette classe ouverte, tolérante et essentielle au développement économique des villes contemporaines.

L’approche de l’économie territoriale (et les notions liées de systèmes productifs locaux, de milieux innovateurs, de clusters ou de districts culturels), défend quant à elle l’idée de la concentration géographique d’entreprises, universités et laboratoires de recherche. L’existence et la permanence de liens de proximité entre firmes et travailleurs de la connaissance étant censée favoriser une dynamique relationnelle propice à la créativité et à l’échange de connaissances tacites.

La planification des villes créatives et le modèle des Systèmes Urbains Cognitifs

Dans les années 2000, ces thèses ont considérablement influencé le développement des smart cities, des quartiers de l’, de la création ou encore des districts technologiques. D’une certaine manière, ces projets ont fait la synthèse de ces deux approches disciplinaires. Ils ont concentré sur des espaces urbains de plusieurs centaines d’hectares, un ensemble de fonctions et aménités urbaines, technologiques, culturelles et sociales, non seulement pour attirer des talents et des activités innovantes, mais aussi jouer un rôle actif dans les processus d’.

Quartier de l'innovation

Quartier de l’innovation, Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (source : wikimedia commons)

Avec pour ambition d’ériger ces quartiers en véritables laboratoires d’expérimentation et de diffusion des innovations technologiques dans la ville. C’est le modèle des Systèmes Urbains Cognitifs (Besson, 2014), qui a émergé au début des années 2000 avec le projet [email protected] à , avant de se développer de manière exponentielle en Europe (quartiers de la création et de l’innovation à Nantes et Lausanne ; campus de l’innovation Giant Presqu’île à Grenoble), en Amérique du Nord (Mission Bay à San Francisco ; district et quartier de l’innovation à Boston et Montréal), en Asie et en Amérique Latine (avec l’exemple des districts technologiques et du design de Buenos Aires).

Critiques d’un techno-centré, pensé par et pour la « creative class »

Si, depuis une dizaine d’années ces stratégies de planification de la ville créative connaissent un réel succès, elles n’en demeurent pas moins exemptes de critiques. Les auteurs déconstruisent la vision techno-centrée des smart cities, qui appauvrit considérablement le champ des possibles et le spectre des innovations (Graham et Marvin, 1996 ; Sassen, 2011 ; Guallart, 2012). Ils font part de leur scepticisme quant à l’apport des technologies dans l’amélioration du bien-être des habitants, et vont jusqu’à souligner les menaces faites aux libertés individuelles.

D’autres chercheurs analysent les phénomènes de gentrification observables au sein des quartiers de la création ou de l’innovation (Díaz, Ferme, Raspall, 2010 ; Langlois et Pawlak, 2010 ; Vivant, 2009). Le développement des Systèmes Urbains Cognitifs (SUC), a pour effet d’attirer des classes sociales aisées, et d’inciter au départ des résidents exclus par l’augmentation du coût de la vie (souvenez-vous de la gentrification des Hipsters sur UrbaNews). Sur le volet socio-économique, les activités et les emplois induits par la dynamique des SUC laissent à la marge un tissu économique traditionnel, ainsi que des populations plus faiblement qualifiées (Besson, 2014).

Le quartier créatif 22@barcelona. Un urbanisme pensé par et pour les classes sociales privilégiées ? Barcelona. Design Museum. MBM (Martorell-Bohigas-Mackay-Capdevila-Gual) architects. Torre AGBAR, Jean Nouvel architect (source :  Flickr, CC)

Le quartier créatif [email protected] Un urbanisme pensé par et pour les classes sociales privilégiées ? Barcelona. Design Museum. MBM (Martorell-Bohigas-Mackay-Capdevila-Gual) architects. Torre AGBAR, Jean Nouvel architect (source :  Flickr, CC)

Ce modèle de la ville créative connait en réalité des difficultés à induire un développement socio-économique et urbain intégré. Selon Guy Saez, il renvoie « les groupes qui ne font pas partie de la creative class (soit 80 % de la population selon les comptes estimatifs de R. Florida) à vivre dans une autre ville » (Saez, 2009).

La notion de classe créative est elle-même critiquée au regard de son caractère particulièrement flou et hétérogène (Roy-Valex, 2006, Markusen, 2006). Elle apparaît davantage comme « l’horizon d’une sociabilité rêvée faite de flexibilité, de mobilité, d’imagination, de singularité, d’implication personnelle, d’anticonformisme que de jeux réels situés » (Saez, 2009). Elsa Vivant souligne quant à elle le paradoxe des stratégies de planification de la ville créative, qui révèlent « la méconnaissance des ressorts de la sérendipité, condition d’expression de la créativité » (Vivant, 2009). Et Christine Liefoogue d’ajouter : 

il ne suffit pas de planifier la mixité fonctionnelle et sociale pour qu’émerge un milieu créatif, et les opérations d’urbanisme créent souvent, en matière de ville créative, des coquilles vides (Liefooghe, 2009).

Face à un urbanisme conçu par et pour la creative class, de nombreux protagonistes tentent de repenser les contours de la ville créative. Comme nous l’avons vu, Elsa Vivant invite les urbanistes à créer les conditions de la sérendipité urbaine (Vivant, 2009). Sarah Cunningham encourage les responsables des villes créatives à s’intéresser davantage aux enfants, et les incite à diffuser l’art et la créativité en général au sein les écoles primaires (Cunningham, 2013). Des responsables de collectifs comme la 27ème région ou Bruit de frigo défendent l’idée de co-production de la ville créative, en immersion dans l’espace public et avec les citadins (Vincent, 2009 ; Farage, 2009).

Les centres urbains madrilènes et barcelonais. Les nouveaux laboratoires de la ville créative ?

 Mais c’est en Espagne, que les cadres cognitifs de la ville créative semblent le plus vaciller. Sur fond de crise économique persistante, de protestations citoyennes issues du mouvement des indignés à Madrid, et d’ascension fulgurante du parti politique Podemos (nous pouvons), on observe un développement exponentiel de laboratorios ciudadanos. Ces laboratoires citoyens réinventent au cœur de Madrid et de Barcelone, les contours de la créativité urbaine, et préfigurent l’émergence d’une nouvelle génération de Systèmes Urbains Cognitifs.

Le mouvement des indignés, Puerta del Sol, Madrid (source : Flickr, CC)

Le mouvement des indignés, Puerta del Sol, Madrid (source : Flickr, CC)

Ces centres ouverts et auto-gérés se créent de manière diffuse à l’échelle des villes, et non plus de façon polarisée sur des sites de quelques centaines d’hectares. Ils se développent selon une logique réticulaire et ascendante de type bottom up. Cette dynamique contraire à la perspective top down des SUC de première génération, laisse une place au hasard et au développement non planifié, voire non autorisé, d’espaces créatifs en ville. Ce phénomène est tout particulièrement observable à Madrid.

Depuis quelques années, la capitale ibérique voit l’émergence d’une nouvelle génération de lieux d’innovation, qui ne font pas l’objet d’une stratégie entièrement planifiée par la municipalité. Ils sont davantage issus de l’élan spontané de collectifs, de citoyens ordinaires et de personnes souvent très qualifiées, qui tentent de réinventer des modèles sociétaux et d’innovation face à la crise économique que traverse l’Espagne.

Ainsi, depuis 2008, plus de 200 coworking spaces ont ouvert à Madrid. Chacun se spécialisant sur une thématique propre : Utopic_US sur les industries créatives, Impact Hub Madrid sur les filières numériques, Barrio de Las Letras Coworking dans le domaine de l’édition. On compte également plus d’une vingtaine d’espaces de créativité et d’innovation ouverte, comme le Media Lab Prado, le centre d’art collaboratif Matadero, le Campo de la Cebada ou le Centre social autogéré de Lavapiés, La Tabacalera, une ancienne fabrique de tabac.

Le Campo de La Cebada. Un centre de créativité au cœur de Madrid et autogéré par les habitants du quartier de La Latina (source : Raphaël Besson)

Le Campo de La Cebada. Un centre de créativité au cœur de Madrid et autogéré par les habitants du quartier de La Latina (source : Raphaël Besson)

Par ailleurs, les Laboratorios ciudadanos espagnols tentent de dépasser l’approche technologiste des smart cities. Pour le directeur du Fab Lab de Barcelone, Thomas Díez, la s’apparente davantage à « une marque idéale pour vendre de nouveaux produits technologiques aux villes » (Díez, 2013).

Où sont les citoyens dans ce vaste écosystème d’affaires et ces stratégies financières de planification des nouvelles infrastructures urbaines ? (Ibid)

Dans son ouvrage La ciudad autosuficiente, l’ en chef de la ville Barcelone, Vicente Guallart, prolonge les propos de Thomas Díez.

Les outils numériques n’ont de sens que s’ils permettent aux citoyens d’avoir un plus grand pouvoir sur leurs vies, et une plus grande capacité d’action en tant qu’acteur collectif (Guallart, 2012).

Par conséquent, les Laboratorios ciudadanos ne s’érigent pas en porte à faux vis-à-vis des innovations technologiques. Ils souhaitent davantage les détourner et assurer une réappropriation collective, pour en faire des outils au service de l’expression citoyenne et de l’innovation sociale, urbaine ou écologique.

Ainsi, les réseaux sociaux du web permettent-ils de mobiliser en un temps record des dizaines de milliers de personnes au cœur de Madrid. Les plateformes de crowdfunding à l’image de goteo.org financent en grande partie les projets de mobilier et d’infrastructures urbaines, comme le dôme géodésique du Campo de la Cebada. Les techniques de fabrication digitale des Fab Labs (imprimantes 3D, fraiseuses numériques, découpeuses vinyles), permettent aux habitants de transformer leur espace public, ou d’imaginer de nouveaux habitats écologiques, à l’instar de la Fab Lab House de Barcelone.

La Fab Lab House de Barcelone. Une icône de l’éco-construction et des possibilités offertes par les techniques de fabrication digitale (source : Flickr, CC)

La Fab Lab House de Barcelone. Une icône de l’éco- et des possibilités offertes par les techniques de fabrication digitale (source : Flickr, CC)

Les logiques ascendantes, ouvertes et réticulaires des laboratorios ciudadanos, ébranlent en profondeur les théories classiques de l’innovation et de la créativité urbaine. Ces laboratoires citoyens déconstruisent les recettes miracles de Richard Florida et sa formule des « Trois T ».

Au déterminisme technologique des smart cities, ces espaces opposent un relativisme technologique ; ils affirment leur capacité à hybrider et à réinventer en permanence les rapports entre science, technologie et société. Aux logiques de concentration et de planification des quartiers créatifs et innovants, ces laboratorios défendent le caractère endogène, informel et inattendu de leurs conditions d’émergence et de fonctionnement.

Alors, pour mieux comprendre la portée théorique et empirique de cette nouvelle génération de Systèmes Urbains Cognitifs, nous proposerons une série d’articles, qui permettront aux lecteurs de s’immerger dans les espaces de créativité espagnols.

Notre premier écrit s’intéressera à la Fabcity de Barcelone, et interrogera la capacité du projet à réinventer la notion de droit à la ville d’Henry Lefebvre. Nous poursuivrons avec une analyse des centres d’innovation ouverts de Madrid, et la description d’un ensemble de travaux et d’expérimentations avant-gardistes issues de centres de recherche, de cabinets d’études et de collectifs madrilènes. Nous proposerons enfin une mise en perspective de la spanish touch avec la démarche french tech, pour défendre une conception ascendante, réticulaire et socialement encastrée des villes créatives.

Et pour les amateurs de Spanish Touch appliquée à la ville innovante, rendez-vous par ici : villes-innovations.com

Bibliographie

Besson, R., 2014, Capitalisme cognitif et modèles urbains en mutation. L’hypothèse des Systèmes Urbains Cognitifs, in Le Blanc A., Piermay J-L, Daviet, S., Villes et industries, Lille : Territoire en mouvement, n° 23-24.

Cunningham, S., B., 2013, The Mute Child in the Creative City, New York : Arts in Education Roundtable .

Diaz, M., Dino, N., Ferme, N., Raspall, T., 2010, Proyectos de Renovación Urbana en la Zona Sur de la Ciudad de Buenos Aires. ¿Hacia una transformación de los usos del suelo urbano? El caso del Distrito Tecnológico de Parque Patricios, Buenos Aires : VI Jornadas de Sociología de la UNLP.

Darchen, S., Tremblay, D-G, 2008, Les milieux innovateurs et la classe créative : revue des écrits et analyse de leur application en milieu urbain, Montréal : Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir.

Díez, T., 2013, « The Fab City: Hard and Soft Tools for Smart Citizens’ Production of the City », Accountability Technologies: Tools for Asking Hard Questions, Vienne : Dietmar Offenhuber.

Farage G, 2009, « Villes créatives et développement désirable : vers une meilleure coopération citoyenne »,  Grenoble : Revue de l’Observatoire des politiques culturelles, n°36.

Florida, R., 2002, The Rise of the Creative Class : And How It’s Transforming Work, Leisure, Community and Everyday Life, New York : Basic Books.

Graham, S., Marvin, S., 1996, Telecommunications and the city: electronic spaces, urban place, London : Routledge.

Guallart, V., La Ciudad autosuficiente. Hablar en la sociedad de la información, Barcelona : RBA Libros.

 Langlois, G. et PAWLAK, E., 2010, [email protected] : Une expérience à réinventer pour le Quartier de l’Innovation de Montréal, HEC Montréal.

 Liefooghe C. 2009, « La ville créative : utopie urbaine ou modèle économique ? », Grenoble : Revue de l’Observatoire des politiques culturelles, n°36.

 Markusen, A., 2006, « Urban Development and the Politics of a Creative Class: Evidence from a Study of Artists », Environment and Planning.

 Roy-Valex M., 2006, « La classe créative et la compétitivité urbaine. Culture et économie ou l’envers et l’endroit d’une théorie », La compétitivité urbaine à l’ère de la nouvelle économie. Enjeux et défis, sous la dir. De Diane-Gabrielle Tremblay et Rémy Tremblay, Presses de l’Université du Québec.

 Saez, G., 2009, « Une (ir)résistible dérive des continents. Recomposition des politiques culturelles ou marketing urbain ? », Grenoble : Revue de l’Observatoire des politiques culturelles, n°36.

 Sassen, S., 2011, Talking back to your intelligent city, McKinsey’s What Matters.

 Vincent S., 2009, « La 27è Région : un laboratoire pour de nouvelles politiques publiques à l’ère numérique », Grenoble : Revue de l’Observatoire des politiques culturelles, n°36.

 Vivant, E., 2009, Qu’est ce que la ville créative, Paris : PUF, coll. « la ville en débat ».

À propos Raphaël Besson

Raphaël Besson a exercé pendant plusieurs années les responsabilités de chargé d’études en économie urbaine au sein d’un cabinet d’architecte-urbaniste et de chef de projet Living Lab au Centre de Culture Scientifique, Technique et Industriel de Grenoble (La Casemate). Rattaché au laboratoire Pacte, ses travaux de recherche portent sur l'économie territoriale, les Tiers Lieux et la question des villes innovantes et créatives. Il forge au cours de sa thèse la notion de Systèmes Urbains Cognitifs et fonde fin 2013 l'agence "Villes Innovations" localisée à Madrid et Grenoble.