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Ricciotti : de la matière à la matérialité

Suite à l’exposition dédiée à l’œuvre de Pierre Parat (Pierre Parat l’ à grands traits) inaugurée par Madame la Ministre de la l’an dernier, la Cité de l’Architecture & du Patrimoine rend aujourd’hui hommage à celle de Rudy Ricciotti, visage emblématique de l’architecture française et lauréat du Grand Prix national d’architecture en 2006.

A travers la présentation d’une trentaine de projets mêlant de nombreux médias, la Cité de l’Architecture, avec le soutien du groupe Lafarge, permet aux visiteurs de découvrir ou de redécouvrir des œuvres majeures de l’architecte. Ouverte depuis le 11 avril, l’exposition « Ricciotti architecte » vous attendra jusqu’au 8 septembre.

Des vestiges de l’expérimentation

Bien que concise et linéaire dans son aspect, l’exposition est étonnamment fournie. Du support numérique au prototype à l’échelle 1:1 en passant par l’aquarelle, la maquette ou même le coffrage de chantier, il y en a pour tous les goûts. Cette multitude de médias transmet avec fidélité tant les méthodes de travail et d’expérimentation du maître d’œuvre que son intérêt prononcé pour la matière et ses formes en particulier pour le , matière de prédilection du plasticien.

Ricciotti architecte

L’exposition en image.

Ainsi, on retrouve les grandes lignes qui tracent le portrait de cet architecte qui se dit « orchidoclaste » (Rudy Ricciotti, l’orchidoclaste,  film d’auteur de Laetitia Masson réalisé cette année). Les pièces exposées font ainsi référence aux pratiques architecturales liées au travail des formes organiques, à la conservation et l’utilisation de savoir-faire traditionnels dans  l’architecture ou encore aux structures et matériaux de haute technicité. Le J4 du MuCem (Musée des Civilisations d’Europe et de la Méditerranée situé à , capitale de la Culture 2013)  dont l’inauguration aura lieu le 7 juin prochain  ou encore le stade Jean Bouin dont la livraison est prévue en août sont des œuvres actuelles qui s’inscrivent dans ces principes architecturaux et les poursuivent.

MuCEM

Le J4 du Musée des Civilisations Européennes et Méditerranéennes ()

À l’exemple de la première, la résille parallélépipédique de 72 mètres de côté qui constitue l’enveloppe extérieure du bâtiment fut réalisable grâce à l’emploi de Béton Fibré Ultra Haute Performance (BFUP, voir lexique en fin d’article). Il en est de même pour les poutres de planchers et poteaux de l’œuvre (les planchers préfabriqués et précontraints, quant à eux, ont été produits en B60 pour des raisons d’économie). Ici, l’utilisation des savoir-faire traditionnels trouve des applications pertinentes dans la création de prototypes et de moules donnant l’impression de l’unicité de chacun des os porteurs et des panneaux constituant la peau extérieure.

Pour l’anecdote, suite à des difficultés rencontrées dans le phasage de la construction du MuCem, l’expérimentation s’est poursuivie dans le gros œuvre. Les planchers en béton précontraint furent assemblés et étayés avant la réception des porteurs d’où les acrobaties inévitables des entreprises de BTP présentes lors de la réalisation du projet.

Une autre particularité du consiste en la réalisation d’une passerelle dite monolithique entre le J4 et le Fort-Saint-Jean. Ce bout de béton de 115 mètres de long est la somme de 25 voussoirs préfabriqués assemblés par précontraintes et par post tension sans arc ni hauban. Le bâtiment « tout » BFUP s’inscrit nécessairement comme un temps fort de l’année 2013, car l’utilisation de la matière à haute performance est une grande première dans les réalisations dédiées à accueillir du public et possède d’autant plus un caractère expérimental.

Ricciotti offre ainsi de nouvelles matérialités à l’usage du béton et par extension, à ses nouvelles applications. On comprend alors l’existence d’un partenariat d’une quinzaine d’années entre l’architecte et le groupe Lafarge, spécialiste de la matière grise. Rappelons que dès le début des années 2000, l’architecte-ingénieur prend parti à la matière révolutionnaire avec la création de la passerelle de la paix (, 2002) ce qui explique sa familiarité avec la texture grise aux propriétés étonnantes.

Un papier en béton ou du béton sur le papier ?

S’interrogeant sur la capacité à créer et à transformer le réel, l’architecte interpelle la communauté de la construction sur les pratiques actuelles dans son ouvrage récemment parut aux éditions Textuel,  L’architecture est un sport de combat, conversations pour demain. Auteur ou sujet de nombreux livres, l’expert de la joute verbale et de la discorde use de métaphores satiriques ou d’oxymores subtilement alambiqués pour exposer son point de vue tranché.

Du « salafisme architectural » qui tend à la prolifération du minimalisme à l’anglo-saxonne, à la « fourrure verte » d’une à la limite du culte en passant par la « pornographie administrative » qui selon lui « navigue à vue », Ricciotti rythme le jeu de questions/réponses et bien d’autres jalonnent l’ouvrage. L’exposition fait donc écho à la publication qui, selon moi, nous en apprend beaucoup plus sur les volontés de contextualisation des œuvres de l’architecte.

Le site était une ancienne décharge à  ordures de plusieurs hectares, avec des milliers de mouettes. À ma première visite, j’ai vu assise à l’entrée, sur un canapé décharné, une prostituée travelo en short attendant les poids lourds passant à quelques mètres. Dans ces conditions, comment transcender la désillusion sans forcer le trait architectural ? (pp. 11-12).

Ainsi, Ricciotti nous fait part de ses ressentis personnels quant aux principes qui ont permis l’émergence du stadium de Vitrolles, un sujet soumis à de nombreuses controverses. Les grands vecteurs qui guident sa pratique dans la contextualisation des bâtiments tels que la prise en compte des propriétés sensorielles, des éléments naturels ou de l’histoire qui constituent les caractères d’un site donné y sont explicités par ces propres mots. Pour revenir sur l’exemple du MuCem dont la construction s’appuie sur un schéma directeur urbain signé (1994/1995), il est ici question de prendre en compte l’eau, le ciel et le sel qui bordent ce site marseillais. Le bâtiment en lui-même intègre une volonté de porosité spatiale et d’articulation avec ces alentours sans pour autant occulter la pièce historique qu’est le Fort Saint-Jean (XVIIIe siècle).

Cette « allégorie à la violence » romantique rencontre cependant quelques difficultés dans son intégration sur un site artificiel aux attraits fortement minéraux qui peine à trouver une légitimité territoriale dans l’enracinement. De plus, de nombreux questionnements résident encore sur cet équipement d’envergure en ce qui concerne le thème de l’accessibilité par le réseau de transports marseillais (la RTM). À savoir que ni le tram ni le métro ne permettront de s’y rendre. De manière plus large, Ricciotti offre au lecteur ses « coups de gueule » sur le climat politique ou artistique dans lequel il exerce. Un ouvrage supplémentaire qui lui permet de (dé)fendre les convictions et les valeurs qui font l’architecture contemporaine. Un livre que l’on prend plaisir à parcourir.

Pour conclure, « Ricciotti, architecte » une exposition qui vaut le détour, surtout pour les amoureux de la matière ou du personnage. Ou les deux.

Lexique

BFUP : Le béton fibré à ultra haute performance est issu de la recherche française, constitué de granulats, de fibres et de liant. Sa composition lui confère trois qualités essentielles : une résistance mécanique à la compression 6 à 8 fois supérieure à celle d’un béton classique, une étanchéité parfaite et une faculté à épouser les moules les plus divers. (Florence Accorsi)

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À propos de Maxime Delaitre

Diplômé en Génie Urbain, spécialité développement urbain durable.

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