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Comment notre « société des données » va reconfigurer la ville?

L’incidence des données et de leur explosion est en train de franchir un cap. Aux portes des villes, sur d’anciens sites industriels ou sur des bases logistiques désaffectées, de drôles de « boîtes » fleurissent, comme autant de témoignages physiques d’un basculement numérique en cours. Érigés au plus près de la demande et des points d’interconnexions, là où la croissance des besoins en matière de stockage et de gestion des données se fait la plus critique (mais aussi là où il est le plus logique et facile d’y répondre), les data centers, comprenez des « centres de traitement de données »,  ont à charge d’abriter et de faire tourner des milliers de serveurs d’entreprises, à la manière d’immenses pouponnières digitales.

Si les données, en pleine libération, ont aujourd’hui un impact mesuré sur notre quotidien, moins sans doute sur la manière dont nous serons amenés à percevoir nos villes dans les prochaines années ou à pratiquer nos métiers, elles tendent également et de plus en plus au travers des infrastructures qu’elles mobilisent, à investir physiquement le corps des métropoles…

L’essor des données et de leurs infrastructures

On les appelle « fermes à serveurs » ou « usines numériques ». Les data centers, ces immenses hangars qui se développent ces dernières années au cœur du réseau métropolitain mondial ont semble-t-il de beaux jours devant eux. Parce que les données et le rang qu’elles tiennent désormais au sein du fonctionnement de nos sociétés basées sur une économie de la connaissance et du savoir, sont amenées à jouer un rôle croissant dans nos vies et dans celles des organisations humaines, ces dernières sont aujourd’hui en passe de modifier profondément la structuration informelle (services et réseaux intelligents basés sur le crowdsourcing, opendata citoyen, etc.) et physique des villes.

En 2012, la France comptait 136 data centers ou centres de colocations de serveurs destinés à stocker et à traiter des quantités toujours plus grandes de données issues des opérateurs télécoms ou encore des réseaux bancaires. Principalement situés sur et sa proche banlieue (44 en service ou en cours de ), le nombre de ces centres n’a depuis, cessé de croître, entraîné par la généralisation des cloud computing, du télétravail et la prévalence des échanges financiers dans nos sociétés.

A Pantin dans la région parisienne, le plus grand data center de France (développé par Sodéarif avec les cabinets RB-Architectes et Critical Building) inauguré en août 2012, étale son infrastructure impressionnante et ses 11 000 m² de surface à l’endroit de ce qui était autrefois, un centre de tri  postal. Situé au carrefour des réseaux électriques et numériques, la ferme aux quelques 220 000 serveurs consomment aujourd’hui et en moyenne, autant qu’une de 70 000 habitants…

Car en plus d’absorber l’énergie nécessaire au fonctionnement de ses outils informatiques, le data center doit également pourvoir à leur refroidissement. Si cette « particularité nécessaire » est loin de faire de ces infrastructures de l’économie de la connaissance, des modèles de développement durable, des expérimentations récentes interrogent néanmoins leurs avantages à pouvoir fournir, à l’échelle d’un îlot ou d’un quartier, un réseau de chaleur local.

Sur le site de Val d’Europe, à Marne-La-Vallée, on a longtemps réfléchi à la manière de tirer au maximum partie du caractère énergivore des data centers. Depuis la fin de l’année 2012, une « usine numérique » de 8 000 m² abritant les serveurs d’une grande banque, fournit ainsi un système de chauffage grâce à la chaleur résiduelle produit par son fonctionnement… Si aujourd’hui ce système alimente des bureaux et la piscine communautaire du site, demain, il est fort possible d’imaginer que ces mêmes centres alimentent des logements, des lieux publics ou encore une serre urbaine qui trouverait place à proximité de la structure…

La donnée économique redessine les stratégies d’implantation urbaine

La ville à l’heure des données n’a semble-t-il plus grand-chose à voir avec la ville de la fin du 20ème siècle. D’abord parce qu’elle n’est plus abordée totalement, par les opérateurs financiers, télécoms et les acteurs du monde économique, sous l’angle de son « hérédité » morphologique ou foncière, de ses services physiques, mais surtout, parce que ces mêmes acteurs, prennent une place de plus en plus importante dans le destin qu’ils réservent à sa croissance et à son développement.

Dans les projets de data center, qui annoncent peut être la manière dont on pensera dans 10 ou 20 ans l’intégration des programmes d’habitat ou d’activités face à l’essor du numérique dans nos vies, les infrastructures héritées de la ville et les services qualitatifs qu’elle met à disposition de ses habitants ou de ses agents économiques, présentent finalement moins de valeur que le degré de connectivité et d’accès d’un lieu donné à un réseau de ressources immatérielles. C’est comme si, plutôt que de choisir son lieu d’habitation par rapport à la qualité de la desserte en en commun, on le faisait d’abord par rapport à la qualité de sa connexion internet…

C’est ce processus, dopé par l’économie financiarisée qui déjà, semble « officieusement » à l’œuvre dans certaines villes, parmi lesquelles, nous le rappelions dans un précédent article, celle de (voir aussi les propos de Kevin Slevin sur le sujet à la conférence du Lift 2011 et regardez la vidéo sous titrée à partir de 10:47) :

Dans les grands centres de la finance mondiale, la soif du profit […] a généré et multiplié des monstres urbains de l’informatique. Des lieux ou les murs, les immeubles, les rues et les espaces architecturés ne trouvent plus de résonances que dans le vrombissement des supercalculateurs informatiques, que dans le brassage des algorithmes et des flux numériques financiers. Là où les réseaux numériques sont les plus denses, là où ils permettent mécaniquement, le plus grand nombre d’opérations à la seconde, c’est-à-dire au cœur des villes, l’immatériel entreprend sa révolution matérielle.

Boostée par le moteur de la finance, insatiable, l’explosion des réseaux autour des « points stratégiques de connexion », permet de gagner sur le temps des autres villes, des autres espaces, moins bien dotés. Conséquemment, le numérique placé au service du monde des affaires, semble inéluctablement modifier la ville. Dans certains quartiers de New York, les bureaux et les appartements sont ainsi peu à peu vidés de leurs biens matériels et des hommes qui y vivent ou y travaillent. A la place, voilà que l’on y entasse des tonnes de serveurs. […] Et tout ce que nous pourrions faire en tant qu’être humain dans ces mêmes locaux vaut bien moins que ce que ces machines font et gagnent.

Un constat qui n’est évidemment pas sans soulever quelques interrogations sur les rapports de forces qui s’engagent à terme entre d’un côté, le besoin d’espace que les données génèrent, l’argent qu’elles procurent aux sociétés qui disposent des moyens pour les valoriser, et de l’autre, les populations et la nécessité pour elles de se loger.

Quel scénario pour la ville des données ?

Que se passera-t-il lorsque notre quotidien sera régit par les données ? Comment la ville se conformera-t-elle dans son fonctionnement, à cette éventualité ? Dans ce scénario (voir aussi les cahiers du CLIP sur les modes de vies en 2050 et leur vision de la Société augmentée), celui de la ville des données, l’ensemble des connaissances du monde et des fonctions du quotidien transitent par d’immenses complexes de serveurs. L’externalisation et la numérisation progressive des connaissances et des informations nécessaires au fonctionnement de ce qui nous entoure, de nos villes, de nos métiers, de nos logements, a considérablement modifié nos rapports au monde.

Dans les métropoles où les données s’affichent désormais partout et ou chaque élément du paysage (chaussée, éclairage, signalisation, capteurs, etc.) renvoie à un centre de traitement des informations sur son état et celui de son environnement, les citadins vivent et travaillent dans des logements connectés en permanence via le mobilier, les appareils électro-ménagers ou les interfaces de réalité augmentée.

Cette dépendance vis-à-vis de la donnée a peu à peu créé une ségrégation entre, d’un côté, les populations plutôt bien situées sur les réseaux et les autres, dont l’accès à ces préalables du quotidien, est moins évident. Dans le même sens, les métropoles mises à l’écart du réseau et des points de connexions, accusent des retards de développement face aux autres territoires parfaitement intégrés.

Comme tout passe désormais par la donnée et que le  degré de connexion de chacun, conditionne sa réussite (télétravail et opérations financières, école et savoir à distance, systèmes de navigation embarqué, etc.), des « ghettos numériques » ont fait leur apparition au sein des territoires de la ville les moins bien pourvus.

Les data centers, autrefois séparés des lieux de vie et des entreprises font désormais partie intégrante des opérations d’habitat. Rapprochés au maximum des besoins auxquels ils répondent, on les retrouve ainsi aux pieds de tours depuis lesquels ils dispensent les meilleurs services aux populations et aux organisations les plus privilégiées.

Comme tout se déplace aux résidents, les résidents se déplacent moins. Les  véhicules particuliers ne servent quasiment plus et lorsqu’il faut aller au-delà de son unité de vie, ces derniers embarquent sur le réseau de transports en commun qui gère en temps réel les données des environnements impactant la qualité et la performance de son trafic…

Les besoins liés aux traitements et à la conservation de nos données vont semble-t-il poursuivre leur expansion. Si les avantages de la donnée en tant par exemple, qu’outils de réduction des coûts de fonctionnement à destination des collectivités ou moyen de croissance économique pour les organisations se perçoivent déjà, l’étendue de leur influence « matérielle » sur la ville, ses réseaux d’acteurs, ses territoires et les nouvelles stratégies urbaines qu’elles risquent de faire émerger, demeure encore un mystère relatif…

À propos Josselin Thonnelier

Diplômé de l'Institut d'Urbanisme de Grenoble en Urbanisme et Projet Urbain, de l'Université de Poitiers et de Moncton (Canada) en Géographie et Sciences Politiques.

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