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Cime du volcan Sangay depuis Yaku Runa, en Amazonie équatorienne.

Décrypter Habitat III (3/3) Après Habitat III : les luttes continuent !

Comme dans tous les forums sociaux, les retrouvailles entre les mouvements urbains et ruraux de nombreux pays du monde permettent d’échanger sur les luttes en cours et les propositions alternatives au modèle de société dominant. À l’occasion d’ III, à Quito, le forum social « Resistencia III » a aussi été pour les habitants de quartiers en résistance l’opportunité de lancer un appel à la communauté internationale pour leur venir en aide.

Dans ce dernier article de ma série dédiée aux apprentissages de quelques jours en Équateur, je souhaite rendre hommage à ces personnes qui luttent et méritent, comme beaucoup d’autres, que leur combat soit largement diffusé. Dans le cadre de « Resistencia HIII », je me suis rendu avec un groupe de participants de différents pays (Amérique Latine, Corée, France, Inde…) dans le quartier Bolaños, à 10 min du centre de Quito. Par la suite, dans une manifestation indigène, j’ai rencontré des membres d’une communauté Shuar-Kichwa, à qui je suis allé rendre visite près de Puyo en Amazonie.

Bolaños un quartier en lutte contre l’autoroute Guayasamín

La ville de Quito, dans laquelle seulement un foyer sur trois environ possède une voiture, croule déjà totalement sous le trafic automobile. Malgré les trois lignes de bus à haut niveau de service en site propre qui fonctionnent plutôt bien dans la direction nord-sud (le sens de la vallée de Quito), les axes routiers est-ouest et les accès à la vallée depuis les périphéries sont constamment congestionnés.

Dans l’objectif annoncé de fluidifier le trafic, les autorités locales ont prévu de construire un agrandissement de l’autoroute qui arrive au nord-est de Quito, en passant de trois à cinq voies et en contournant l’actuel tunnel d’accès: le projet routier Guayasamín. Comme on peut le voir dans ce spot publicitaire de la mairie de Quito, il s’agit d’un projet ambitieux et surtout , puisque c’était une promesse de campagne du maire, Mauricio Rodas. « Plus de travaux pour vivre mieux ». Le projet « priorisera le transport public et rendra leur temps à plus de 300.000 personnes ».

Les experts en mobilité diront tout de suite que c’est une mauvaise idée, puisque plus d’infrastructures créent systématiquement un appel d’air pour encore plus de voitures, d’autant plus que les cinq voies et le nouveau pont de 500 m de long qui sont prévus ne feront que produire davantage un effet d’entonnoir à l’entrée de Quito.

Ce qui n’apparait pas dans la publicité de la ville, et que l’on voit dans le documentaire réalisé par l’association Acción Ecológica, c’est qu’il y a 84 familles (environ 400 personnes) qui vivent sur le tracé des piles du pont autoroutier, dans le quartier Bolaños qui existe depuis 1927. Les habitant-e-s ont entendu parler de ce projet, comme tout le monde, à travers les annonces de campagne du maire, puis les panneaux publicitaires au bord de la route, mais rien n’est prévu pour eux et personne n’est venu leur expliquer ce qui va leur arriver en cas d’expropriation.

Face aux pressions populaires montantes, le gouvernement a commencé à négocier avec certains propriétaires le rachat de leurs terrains à des valeurs avoisinant 1,25 dollar/m². De nombreux voisins remboursent encore un crédit pour la de leurs dans lesquels ils ont parfois investi, au fil du temps, plus de 60.000 dollars par famille. Les habitant-e-s ont participé à travers des travaux d’entraide communautaires (« minga ») à l’installation de l’eau et de l’électricité il y a 40 ans. Ils ont construit et agrandi leurs maisons, cultivé un attachement à la terre et à leur communauté, qui ne pourrait être compensé par quelques milliers de dollars, avec lesquels ils seraient obligés de partir très loin pour pouvoir acheter quelques mètres carrés de terrain pour tout recommencer.

Sans grande surprise, la villa de luxe d’un ingénieur fortuné qui a été construite il y a quelques années à une centaine de mètres de Bolaños, sur un terrain racheté à d’anciens habitants du quartier, ne se verrait par contre pas affectée par le tracé du pont autoroutier.

Depuis plusieurs mois, la mobilisation est en marche. L’angle d’attaque pris par les habitant-e-s pour défendre leur cause est l’impact environnemental. Le quartier Bolaños est plus rural qu’urbain et ses habitant-e-s se produisent leur alimentation sur leurs parcelles (fruits, légumes, agrumes, élevage…). Ils expliquent manger sainement et défendre une agriculture de proximité qui sera mise en péril par le projet. Un habitant s’exclame :

 « C’est paradoxal, il y a des normes de protection de l’habitat des animaux, on ne peut pas les déplacer pour faire des projets parce qu’ils sont protégés, par contre il n’y a rien qui protège l’habitat humain. Vous qui êtes venus du monde entier pour discuter de l’habitat durable, si vous connaissez le langage de ceux qui planifient le transport, conseillez-leur des solutions qui ne détruisent pas l’habitat des personnes ».

 

Pour soutenir les habitant-e-s en lutte, Acción Ecológica et même la maire adjointe, Daniela Chacón, dénoncent que, sans parler de l’absence de concertation, les travaux ont été validés à la hâte sans les études d’impact environnemental obligatoires. Ils ont été confiés à une entreprise chinoise qui, en plus de l’enveloppe colossale du projet (131 millions de dollars), conservera les bénéfices du péage autoroutier qui sera installé pour une concession de 30 ans et coûtera de l’argent au quotidien aux usagers. Pourtant des projets alternatifs à la promotion de l’autoroute (et donc de la voiture individuelle) existent avec des études à l’appui, notamment pour un téléphérique ou un tramway.

Dans le discours des habitant-e-s de Bolaños, la revendication face aux autorités n’est pas qu’il n’y ait pas de solution d’infrastructure, mais que cette solution soit pensée en concertation avec les riverains et de façon à limiter l’impact environnemental. Ils proposent que si des travaux doivent être faits, ils intègrent des solutions pour les bus, les piétons et les vélos. Ils expliquent, toutefois, que le trafic sur cet axe routier stratégique augmente du fait de l’urbanisation massive qui a lieu dans la vallée à la sortie de Quito, alors que les emplois restent dans le centre de la capitale, ce qui génère d’avantage de déplacements, sans pour autant d’investissement dans des solutions de transport en commun.

Devant l’absence de réponses des autorités, Bolaños fait connaitre sa situation à Habitat III et dans les médias. Ce que j’ai pu leur suggérer lorsqu’ils m’ont demandé si je pouvais les aider, c’est de construire une convergence des luttes avec celles des populations d’autres quartiers mobilisés, comme El Condado qui s’oppose au téléphérique urbain « Quito Cable », ou Monte Sinaí à Guayaquil (voir article précédent). C’est ce qui avait permis aux habitant-e-s de la Quinta Patio, que j’avais rencontrés à Lima, de sortir victorieux de leur bras de fer avec les autorités métropolitaines face à l’arrivée du Train Electrique Aérien (voir l’article sur habitatenmouvement). Le retrait du projet Solución Vial Guayasamín a d’ailleurs été l’une des revendications portées par la grande manifestation populaire #QuitoIndignado contre Mauricio Rodas, qui a eu lieu le 9 octobre, la semaine avant Habitat III.

Pour soutenir la lutte de Bolaños, le mot d’ordre est « #ErrorVialGuayasamín » : Sur Twitter, sur Facebook, sur le site d’Acción Ecológica : articles en espagnol.

Histoires de luttes des gardiens de l’Amazonie

À l’occasion du forum social « Resistencia HIII », de nombreuses représentantes de peuples indigènes et de paysans d’Amérique latine ont convergé à Quito pour faire entendre ensemble leurs voix. Suite à une manifestation, elles ont fait une série de déclarations devant une peinture murale représentant certaines d’entre elles, les gardiennes de l’Amazonie.

Alors que la police acculait les personnes venues écouter sur le trottoir, ces femmes ont fait connaitre avec leurs discours, leurs cris et leurs chants les revendications face aux gouvernements présents à Habitat III. Ci-dessous quelques extraits :

« Nous venons de toutes parts de l’Amérique latine aujourd’hui et ce qui nous unit ce sont les menaces qui pèsent sur nos territoires. Les menaces des entreprises minières, des entreprises pétrolières qui contaminent nos terres, notre eau, notre air. La terre, l’eau et l’air nous appartiennent. Nous ne sommes pas des terroristes, des communistes ou tout ce qu’ils veulent nous nommer. Nous sommes des femmes et des hommes en lutte pour protéger notre environnement et pour que l’on respecte nos droits humains. Nous sommes contre le patriarcat, contre le capitalisme, contre ce mécanisme prédateur qui se déploie sur notre Amérique latine. Aux États-Unis, au Canada, ils vivent une belle vie pendant qu’ils pillent nos ressources et nous laissent la contamination. C’est pourquoi nous nous unissons à la lutte, depuis le Salvador. »

« Nous voulons une vie saine, sans contamination, pour nos enfants. Nous ne vivons pas uniquement dans le présent comme les gouvernements capitalistes. Nous voulons un futur meilleur. De l’air pur pour nos petits-enfants. C’est pourquoi, Équateur, ne te laisse pas acheter pour de la misère. Ce que sèment les transnationales c’est la faim, la misère et la désolation dans nos territoires. Vive la Pacha Mama ! Vive la Bolivie ! »

« Permettez-moi de vous dire que je suis indignée par l’indifférence de certaines citoyennes et de citoyens équatoriens ainsi que de la police, parce que l’eau, la terre, les aliments, tout ce que nous défendons, nous le défendons aussi pour eux. Nous ne sommes pas égoïstes. Nous ne voulons pas d’argent, mais un monde sans contamination. Il est lamentable de voir comment la police et beaucoup de citoyennes et de citoyens nous tournent le dos. Quand ils s’en rendront compte, il sera peut-être trop tard. J’aime mon Pérou, j’aime ma patrie, mais je rejette les transnationales. Ne permettons plus l’extraction et l’exploitation aux entreprises pétrolières et minières. La seule chose qu’elles laissent chez nous c’est de l’anti-développement. Parce que le développement d’un pays n’est pas d’avoir le plus d’armes, de voitures, de buildings… Le développement d’un pays c’est de vivre en harmonie avec la nature, être en harmonie avec la famille, manger des produits sains… L’Amérique latine n’est pas l’exploitation agricole des transnationales ! »

« Nos revendications aux gouvernements participants d’Habitat III sont les suivantes :

Toutes les décisions doivent prendre en compte une vision plurinationale et interculturelle, qui reconnaisse l’existence des nationalités et communautés ancestrales qui vivent dans les espaces ruraux et urbains. Les gouvernements doivent respecter l’autonomie territoriale des nationalités et peuples indigènes. Les gouvernements doivent être fidèles aux engagements des traités et accords internationaux sur les droits des peuples indigènes à disposer de leur territoire pour garantir la vie de leurs générations présentes et futures. Les gouvernements doivent promouvoir et respecter les pratiques des savoirs des peuples et nationalités indigènes. Dans le cas où la conférence Habitat III se poursuivait sans représentation des peuples indigènes et mouvements sociaux, elle sera vue comme une continuité de discrimination et de marginalisation ».

Dans les vidéos des liens suivants, on peut voir aussi bien les tensions avec la police, que la beauté et la force de ces femmes debout face aux autorités.

En Équateur, les mouvements indigènes se sont structurés en une confédération (CONAIE) et représentent une force de frappe politique importante. À plusieurs reprises depuis 1990, les indigènes d’Équateur ont entrepris des manifestations et de longues marches qui ont paralysé le pays. En 1990, après une marche continue d’un mois, des milliers d’indigènes de tout l’Équateur avaient convergé à Quito, avec un soutien massif de la population, pour s’inviter au palais présidentiel et soumettre au locataire une liste de 16 « exigences pour la défense de la vie et des droits des peuples indigènes ».

Les marches se sont ensuite répétées, avec des alliances plus consolidées avec les mouvements paysans, urbains et étudiants. En 1997 et 2000, les manifestations populaires et se sont même soldées par la destitution de présidents corrompus ou à la botte du Fonds Monétaire International, à l’encontre des intérêts du peuple équatorien. Le président actuel, Rafael Correa, a été élu en 2006 avec le soutien des mouvements indigènes, sur les promesses de modifier en profondeur la constitution et d’y inscrire le Droit de la Nature, de déclarer l’Équateur comme un État plurinational, ainsi que de reconnaitre la démocratie communautaire et la souveraineté des indigènes sur leurs territoires.

En août 2015, des centaines d’indigènes ont de nouveau parcouru 800 km à pied pour manifester contre Correa. Parmi leurs réclamations figuraient : la redistribution des 60 % des terres cultivables du pays qui sont de propriété privée et non de celles et ceux qui les cultivent ; l’abrogation de la loi sur l’eau ; l’éducation interculturelle bilingue ; l’interdiction de développer de nouveaux d’exploitations minière et pétrolière ; ou encore pour empêcher la réforme constitutionnelle proposée par Correa pour lui permettre de se représenter infiniment aux élections présidentielles.

Dans une des manifestations, j’ai rencontré Telmo Rodas, indigène de l’ethnie Shuar, qui se souvient de toutes ces marches, auxquelles il a toujours participé depuis son adolescence, à l’appel de la CONAIE et des anciens de sa communauté. Telmo nous a reçus avec une amie quelques jours plus tard dans sa communauté, près de Puerto Santana, dans la région de Pastaza, aux portes de l’Amazonie.

La communauté Yaku Runa ou vivent Telmo, sa femme Elsa et leurs onze enfants, est un endroit magnifique. Pas d’électricité ou d’eau courante, seulement la jungle, sa nature exubérante, ses animaux et ses humains. Ces derniers dégagent une joie de vivre contagieuse et une harmonie avec leur environnement que les homo sapiens urbains comme moi ne peuvent qu’observer avec curiosité et un peu de honte de leur ignorance. La communauté écologique Yaku Runa « jardín botánico » se veut justement ouverte pour partager largement le savoir ancestral sur les plantes médicinales ainsi que la nécessité de préserver intacte l’Amazonie.

À l’entrée de l’Amazonie, près d’un village du nom de Shell, le territoire est une frange de jungle très convoitée pour l’exploitation pétrolière, soutenue par le gouvernement de Correa. Les compagnies pétrolières ne peuvent, en théorie, pas exploiter le sous-sol des territoires indigènes sans le consentement de la communauté. Ce qui inévitablement amène à des situations de corruption de certains membres et des clivages internes entre ceux qui sont pour un « progrès » qui leur remplira les poches de dollars, et ceux, majoritaires, qui luttent pour préserver l’environnement. Selon Telmo, il s’agit d’une mission qu’ils accomplissent pour l’humanité entière, comme l’ont fait avant eux leurs ancêtres.

« Nous subissons la politique extractiviste du régime actuel qui veut appliquer une Loi minière pour extraire les ressources naturelles. Mais nous les peuples et communautés, comme gardiens de l’Amazonie, nous nous y opposons. C’est pourquoi nous sommes en résistance, et le gouvernement nous réprime. Il y a eu des assassinats, des gardes à vue, les opposants sont poursuivis, la réalité est bien différente à ce que les gens pensent de Correa à l’étranger. Mais nous allons continuer à lutter parce que nous croyons que la seule ressource qui vaille est la jungle, la région amazonienne ». Voir la vidéo de Telmo.

J’ai demandé à Telmo ce qu’il dirait à Rafael Correa s’il le rencontrait dans la rue. Il dirait :

« Monsieur le Président, permettez-nous de construire l’État plurinational dont parle la constitution. Invitez-nous à une table de dialogue pour écouter le sentiment des gens. Pour que vous respectiez le droit de la nature qui est dans la constitution. Nous vous avons soutenu pour cela et vous ne tenez pas votre engagement. Vous violez le droit à la nature et c’est pourquoi nous la protégeons. »

À ma question de ce qu’il ferait si le président lui offrait un poste de ministre de l’Environnement, Telmo répondit simplement et avec le sourire : « Je refuserais. En acceptant un poste dans son cabinet, j’entacherais ma dignité, parce que le régime du gouvernement est déjà très contaminé. »

Pour visiter ou soutenir la communauté écologique Yaku Runa : Facebook, contact :
[email protected]

Habitat III et maintenant ?

La conférence terminée, le Nouvel Agenda Urbain libéral rédigé, les représentants des gouvernements partis à la COP22 à Marrakech ou ailleurs… que faire désormais ? Retourner aux luttes locales, en retenant que l’on peut choisir d’ignorer ou de se mobiliser à ces grandes dates fixées par les Nations Unies, ce qui affecte les uns affecte les autres. Les logiques des villes et des États capitalistes peu préoccupés par l’environnement sont les mêmes de l’Équateur à la Corée en passant par le Maroc.

Il nous faut être créatifs, apprendre des femmes et des hommes qui s’engagent, célébrer les victoires, et nous entraider en relayant les luttes des uns et des autres. Un appel dans ce sens de Telmo, depuis les profondeurs et la sagesse de la forêt amazonienne :

« Nous lançons un appel à toutes les communautés, aux gens des villes, aux étudiants, aux professionnels, à nous rejoindre dans cette noble cause qui est de sauver cette ressource qui nous bénéficie à tous et à toutes. Parce que nous croyons que l’Amazonie est le poumon du monde. C’est la seule ressource qu’il nous reste aujourd’hui. Pensons au bienêtre des générations futures ».

Pour celles et ceux qui peuvent se rendre à , je vous donne rendez-vous MARDI 6 DECEMBRE, de 18h30 à 21h30 à l’Ecole d’ de Paris La Villette (Amphi 5), 144 avenue de Flandres, 75019 PARIS. Vous pourrez y entendre plus d’avis et de propositions sur les suites à Habitat III et avec le Nouvel Agenda Urbain.(chercheurs, professionnels de l’urbain, collectivités territoriales, mouvements sociaux).
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L'auteur
Pierre Arnold

Charlène Lemarié et Pierre Arnold, deux urbanistes français de 26 ans partis pour un voyage d'un an sur les routes d'Amérique du Sud. De ce voyage naît un projet : Habitat en Mouvement, qui a pour objectif d'apprendre et d'échanger sur l'autogestion comme forme de production et d'amélioration de l'habitat.

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