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Penser et co-construire les villes intelligentes

Retour sur une journée de créativité organisée à la Friche Belle de Mai de .

Capitale Européenne de la Culture 2013, berceau de la Friche Belle de Mai et du MuCEM (Musée des Civilisations Méditerranéennes), Marseille apparaît comme l’une des figures emblématiques des villes créatives en France. Cette nouvelle image s’est progressivement construite autour de l’hypothèse suivante : les arts et les cultures peuvent constituer des outils alternatifs et efficaces d’attractivité économique et de régénération urbaine. La créativité marseillaise s’est aussi inventée « par le bas », grâce à un tissu associatif particulièrement actif. On pense à l’un des premiers fab lab mobiles développé par l’équipe de la Fabulerie dans le quartier de Noailles, aux émissions de Radio Grenouille co-construites avec les habitants, aux tentatives de réappropriation collective de la place Louise Michel par le collectif Etc, ou encore aux ateliers de cartographie participative organisés dans le quartier de la Belle de Mai par ZINC et le collectif d’architectes-urbanistes TOPOÏ.

Ce double mouvement à la fois top down et bottom up de la créativité urbaine, fait de Marseille un cas intéressant et atypique de créative. Rien d’étonnant par conséquent à ce que ZINC, en partenariat avec Design the Future Now et le Pôle transmedia méditerranée PRIMI, ait organisé à la Friche Belle de Mai un atelier de co-créativité et de réflexion sur le thème de la . Conçu dans le cadre de l’exposition « Wave » dédiée à l’ingéniosité collective[1], ce workshop a été riche en enseignements.

La créativité nécessite de la méthode

La créativité ne se planifie pas, elle requiert de la spontanéité, du hasard et naît souvent dans les marges. Pour autant, elle n’est pas dépourvue de règles. Elle nécessite méthode, savoirs théoriques et techniques préalables, à l’image du musicien de jazz qui improvise sur une grille harmonique. Et la créativité requiert d’autant plus de méthode qu’elle est co-produite entre des acteurs hétérogènes. On comprend ici toute l’importance de la méthodologie imaginée par ZINC et la Fabulerie, qui, en s’inspirant des techniques des brainstorming, de mind mapping ou de design thinking, a voulu stimuler l’imaginaire des participants et la rencontre entre des profils variés : designers, architectes, graphistes, artistes, entrepreneurs, ingénieurs, bidouilleurs et habitants de la Belle de Mai.

La journée a débuté avec la présentation des 50 participants et la proposition de deux mots clés en lien avec la ville intelligente. Ces mots retranscrits en temps réel sur une mind map, ont fourni une matière essentielle au workshop de l’après-midi. Les organisateurs ont ensuite exposé une série d’exemples d’innovations urbaines à Marseille, et conclu leur présentation par la problématique suivante : « comment dépasser une conception de la ville intelligente souvent réduite à l’outil technologique, pour imaginer une ville qui permette aux habitants de mieux partager, interagir et transformer ensemble leurs quartiers? »

La séquence suivante a présenté aux participants un benchmark de smart cities. Des exemples de cartographies participatives (smart map, OpenPlans, I wheell share), de co-production des données urbaines (smart citizen, SONar), d’interactions sociales permises grâce au numérique (IGirouette, Dead Drops) et de fabrique collective de l’ des villes (Fab City ; Fab Hacktion, Belsunce Tropical, etc.) ont été exposés en un temps très court, avant que les participants ne soient invités à inscrire sur des post-its des idées, des « bonnes pratiques » et leurs questionnements quant au développement des villes intelligentes.

La dernière séquence de la matinée a engagé les contributeurs à se regrouper en quatre groupes de 7 à 8 personnes. Ces derniers ont été munis d’un blablakit composé d’un sablier et d’un cahier de projets comprenant un carnet de rêves, une fiche synthétique, un cahier des usages et un cahier des charges. Des badges ont été distribués afin d’attribuer un rôle spécifique à chaque membre du groupe: le butineur, le facilitateur, le cartographe, le scribe, l’avocat du diable, l’orateur…

Il n’y a pas une mais des villes intelligentes

L’une des conclusions de cette journée relative aux smart cities est qu’il existe non pas une mais de multiples représentations de ce qu’est une ville intelligente. A ce jour, il n’existe aucune définition claire et unanimement reconnue de la notion de smart city. En atteste notamment la diversité des mots-clés proposés par les participants, qui ont fait écho à l’ensemble des facettes de la ville, qu’elle soit sensible, familière, technique, ouverte, collaborative, etc. On a retrouvé cette même hétérogénéité dans les scénarios proposés par les participants. Un premier scénario a développé Agoralib, une plateforme de crowfunding et de valorisation d’initiatives locales et citoyennes. Deux autres scénarios ont proposé de hacker le mobilier comme une cage d’escalier augmentée, réagissant aux mouvements des passants. Un dernier projet, jarduinoprod.com, a conçu une plateforme de mise en réseau de jardins communautaires et auto-gérés grâce à des « jardi-bornes connectées à des capteurs sensoriels ».

Au-delà de ces conceptions multiples de la ville intelligente, la journée a également permis d’avancer collectivement sur le thème des smart cities. En premier lieu, il est apparu fondamental de dépasser une approche marketing et techno-centrée de la ville intelligente, pour tendre à un modèle plus global. Selon les participants, la smart city doit permettre aux citoyens de se réapproprier les innovations technologiques et numériques, pour en faire des outils au service du développement local.

Une ville intelligente est une ville qui ose la citoyenneté !

La smart city doit aussi créer les conditions d’une transformation des espaces urbains par les habitants eux-mêmes, en fonction de leurs besoins et aspirations. La plupart des intervenants ont réclamé un « droit à transformer l’espace public », à « faire place », un « droit à la maitrise d’usage ».

En conclusion de la journée, les contributeurs ont plaidé pour une smart city qui s’intéresse moins aux technologies qu’aux citoyens eux-mêmes, à leurs problématiques, leurs usages et capacité à agir et transformer les villes. Au fond, l’enjeu réside moins dans la fabrique de smart cities que dans l’épanouissement de smart citizens ou de smart people.

La ville intelligente : des obstacles à dépasser !

Ce workshop créatif a également mis en avant un certain nombre d’obstacles à la ville intelligente. Le premier étant celui de la visibilité et de la lisibilité des initiatives citoyennes et ascendantes. De ce point de vue, la cartographie, la mise en récit et l’éditorialisation en temps réel des pratiques d’innovation urbaine sont apparues comme des axes de développement de la ville intelligente.

Le second obstacle concerne l’ouverture effective des nouveaux lieux de production urbaine comme les living labs, fab labs, centres de création numérique et autres tiers lieux. Aujourd’hui réservés à une « classe » bénéficiant d’un capital culturel déjà important (hackersdesigners, architectes, sociologues, artistes), il semble fondamental d’ouvrir ces lieux à l’ensemble des citoyens et par là-même esquisser une reconfiguration de l’espace social et des villes.

Le dernier verrou, souligné par les participants, réside dans l’absence de reconnaissance par les collectivités de ces nouveaux espaces de fabrique urbaine et de création de valeur. Comment les projets collaboratifs issus d’une dynamique bottom-up peuvent-ils « faire ville » et impacter significativement les politiques urbaines de droit commun ? Comment peuvent-ils réellement transformer l’espace public des villes et agir sur le « hardware » urbain ?

Ces questions paraissent légitimes dans la mesure où ces lieux d’innovation ouverte et collaborative constituent des outils de réflexion, d’idéation et de prototypage essentiels au processus de fabrication des villes devenu très complexe. Ils défendent une conception sociétale et durable de la ville intelligente, face à une vision techniciste et marketing, aujourd’hui largement dominante.

Dès-lors, il semble urgent que les collectivités se saisissent de ces problématiques, afin de repenser leurs modèles urbains bouleversés par la culture numérique et arbitrer entre une approche techno push et/ou user pull de la ville intelligente.

[1] L’exposition Wave est produite par la BNP Paribas.

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À propos Raphaël Besson

Raphaël Besson a exercé pendant plusieurs années les responsabilités de chargé d’études en économie urbaine au sein d’un cabinet d’architecte-urbaniste et de chef de projet Living Lab au Centre de Culture Scientifique, Technique et Industriel de Grenoble (La Casemate). Rattaché au laboratoire Pacte, ses travaux de recherche portent sur l'économie territoriale, les Tiers Lieux et la question des villes innovantes et créatives. Il forge au cours de sa thèse la notion de Systèmes Urbains Cognitifs et fonde fin 2013 l'agence "Villes Innovations" localisée à Madrid et Grenoble.