UrbaNews

Pourquoi c’est cool d’être urbaniste un lendemain de soirée

7 heures, lendemain du crime. Au seuil de l’appartement que vous quittez, abandonnant l’atmosphère chargée de clopes et les canapés de cadavres alcoolisés, vous vous dîtes très certainement  que la tâche du retour ne va pas être facile : d’abord, parce que votre dernier verre  de rhum n’a pas encore rejoint votre estomac, mais surtout, parce que cette fille urbaniste draguée la veille, s’agrippe maintenant à votre bras, n’attendant plus qu’une chose, que vous la raccompagnez chez elle avant le retour de ses parents… Vous avez son adresse, rien ne pourra vous arrêter…

L’urbaniste par tous les temps, expert de l’orientation

Au pied de l’immeuble, l’haleine proscrite, le regard encore trouble, une capsule de bière collée sur votre joue, vous voilà livré à la ville, celle que vous aimez tant et qui malgré votre état semble une nouvelle fois ne dissimuler à vos pupilles dilatées aucun secret. C’est la première fois que vous venez ici, dans l’appartement de celui que vous ne connaissez que d’une photo, et pourtant. Déjà dans votre esprit, à peine perturbé par les gémissements de douleur de l’hôte parasite régurgitant, les prémisses d’une carte mentale très rapidement s’ordonnent.  Après avoir restitué méthodiquement les points cardinaux de votre dessin cérébral à la simple observation de quelques pousses de lichen nichées entre les interstices du bois d’un poteau téléphonique, vous voilà désormais à l’épreuve de la construction du réseau viaire en sous ensembles parfaitement intégrés.

7 heures et quinze minutes. Vous avez pris la direction du métro, réduisant considérablement dans l’esprit du lecteur le spectre des villes possiblement concernées par cette histoire. Sur le chemin qui vous conduit à la station, vous révisez soudainement  votre itinéraire à la manière d’un GPS à usage féminin, trop habitué aux erreurs de conduite. L’espace d’une seconde et sur information de votre bon chromosome, reconsidérant le parcours de la ligne de métro et la rupture de charge trop importante que vous aurez à subir à la prochaine correspondance, vous décidez finalement de vous rabattre sur un autre mode de transport bien plus rapide pour l’occasion et pourtant tellement plus dangereux passé le plafond symbolique des deux grammes ; le vélo en libre service.

Drogues licites et parcours dans la ville 

Pour des raisons techniques, vous venez de réveiller la fille pendue à vos bras. Vous lui dîtes que les prochaines 20 minutes risquent d’être mouvementées tout en la rassurant, incluant de lui préciser qu’une chute sur la voie publique sera quoi qu’il arrive en partie rendue acceptable par l’anesthésie et l’effet de l’alcool sur ses récepteurs  synaptiques.

8 heures et quelques minutes. Vous avez eu des soucis avec l’emprunt du vélo et la fille tombée dans un léger coma passée la rencontre fortuite avec la borne de paiement. 8 heures et quelques minutes à nouveau. Le vélo sous vos fesses, la fille sous le vélo, la course aura finalement été brève. Une action un temps courageuse et un geste écolo-responsable avortés devant l’ampleur du problème et le degré  de rigidité de votre partenaire, vous finissez par retourner à la borne, préférant le bus à tout autre moyen de transport, trop peu pratique, trop peu sécurisant.

8 heures et trente minutes. Ca y’est, vous avez retrouvé la mesure du temps et conduit la fille jusqu’à un siège handicapé du bus de la ligne 8. Face à elle, vous voilà posé, la tête collé contre la vitre, quelques restes de gel avec. Insidieusement, comme à chaque lendemain de soirée trop arrosée, la maladie de l’urbaniste refait surface. Impossible alors de ne pas théoriser, de ne pas décortiquer à la manière d’une déformation professionnelle et pathologique le paysage urbain qui défile sous vos yeux. Après avoir compté le nombre d’étages de chaque immeuble entre deux arrêts de bus, envisagé une époque, un style architectural pour chacun d’eux et tenté de définir pour tout îlot traversé le coefficient d’occupation des sols, vous songez désormais fortement à la notion de densité des environnements haussmanniens, entamant une spéculation sur la refonte des grands ensembles à partir du modèle urbain hérité du baron.

Bientôt 9 heures sur la ligne 8. La fille a ouvert ses yeux scrutant désormais les façades des immeubles, les gens et les choses de la rue. Chez elle aussi, les symptômes sont perceptibles. A la regarder, vous vous dîtes  qu’elle ne peut envisager rien d’autre en ce  moment que la teneur sociologique des quartiers environnants. Un exercice facilité pensez-vous, par la mesure de la qualité du mobilier urbain, de la propreté des trottoirs et du nombre d’arbres disposés  le long du boulevard…

Même bourré, l’urbaniste concerte et rassure

9 heures et dix minutes. La fille douée de parole vous explique à présent dans un mélange d’afghan et de chinois que le prochain arrêt sera le bon. Vous pensez soudain que son état est plus grave qu’il n’y paraissait étant tous deux descendus du bus depuis plus d’une demi-heure. Persuadée d’être encore embarquée dans les transports, cause probable de quelques champignons ingurgités sur la route entre deux instants d’inattention de votre part,  vous lui expliquez bientôt que malgré sa sensation, son être se tient bien en posture debout et que mécaniquement, passant le pied gauche devant le droit dans le cadre d’un cycle à peu près cohérent et normalement rythmé, il se trouve également en situation de marche.

9 heures et 20 minutes. La porte de son immeuble en vue, la fille accélère soudain le pas, échappant vous ne savez trop comment aux pièges tendus par l’irrégularité du revêtement goudronné sur le trottoir. Face à l’absence d’une quelconque voiture familiale relevée par l’individu féminin, vous soufflez enfin. La mission semble accomplie, vous regrettez juste de ne pas avoir éconduit votre moitié d’un soir un peu plus tôt, à l’appartement, lorsqu’elle vous proposait de la ramener.

9 heures et 25 minutes. La fille a oublié ses clés à l’appartement. Vous vous sentez de plus en plus faible. Impossible de retourner là bas ou même d’envisager la prise en charge de l’élément perturbateur jusqu’à votre lit. A l’instar d’un professionnel du territoire bassement livré au cœur d’une réunion d’élus acquis aux causes et aux intérêts particuliers, vous vous défendez soudain de ne pouvoir que partir seul, entamant alors une longue tirade sur la nécessité pour elle de demeurer ici et d’affronter avec courage, le froid puis bientôt, le regard accusateur mais ô combien raisonnable de ses parents.

9 heures et 30 minutes. Vous êtes urbaniste alors forcément vous l’avez convaincu. Vous vous dîtes aussi que, peut être, vous auriez dû user de votre esprit de concertation plus tôt. Qu’à cela ne tienne, vous voilà presque chez vous.  Au fait, regardez bien dans votre poche, il se pourrait que vous ayez également, à l’image de la demoiselle raccompagnée,  oublié le sésame de votre porte…

Quitter la version mobile