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Urbanisme et collapsologie : saisir la perspective de l’effondrement pour penser les territoires de demain

La collapsologie, ça vous dit quelque chose ? Du latin collapsus, « tombé en un seul bloc », cette toute jeune discipline ambitionne d’étudier la question de l’effondrement des sociétés. Elle nous éclaire aujourd’hui sur la nécessité de penser la « fin » probable de notre monde actuel, compte-tenu du cumul des impacts de l’Homme sur son environnement, notamment sous l’égide des pays développés comme le nôtre. Une « fin » du monde, ou plutôt une transition, que les urbanistes doivent explorer d’urgence[1].

La ville high-tech « durable » ? Il est temps de passer à autre chose…

Pourquoi il apparaît si pertinent et urgent de croiser le point de vue scientifique des collapsologues[2] avec celui des urbanistes ? Parce que la ville est, en toute certitude, amenée à changer radicalement dans les décennies à venir.

Bien que l’environnement soit aujourd’hui devenu central dans les réflexions relatives à l’aménagement de nos territoires et de nos villes, il est regrettable de constater à quel point l’aveuglement est encore grand sur la fragilité immense de notre monde parmi les professionnels et décideurs. On nous parle souvent de « ville durable », mais cette ville-là baigne toujours et encore dans les mécanismes de sur-consommation et de destruction des ressources, quoi qu’on en dise. Et quoi qu’on en dise également, la ville post-pétrole et post-nucléaire n’est pas pour demain…

Vers de nouveaux paysages urbains ? Le besoin de développer un nouvel imaginaire de la résilience urbaine – rapport « Biorégions 2050 – L’Île-de-France après l’effondrement », Forum Vies Mobiles et Institut Momentum

L’effondrement présagé par les collapsologues nous invite plutôt à imaginer les villes du futur comme des espaces fragmentés par le besoin de proximité, de lien social dans un monde devenu hostile, et intimement liées à la fonction nourricière des campagnes. Les limites entre ville et campagne, telles qu’on les connaît aujourd’hui, n’auront d’ailleurs peut-être plus beaucoup de sens.

Demain, la campagne s’invitera dans nos villes, en particulier nos métropoles, à un niveau inédit, alors que le processus actuel est plutôt inverse. On est loin de la ville du futur, façon Luc Besson. Les signaux nous conduisant vers ce monde incertain (résilience ou chaos ?) sont là et doivent être compris, et non simplement survolés[3].

Le scénario prospectif de l’évolution de l’Île-de-France conçu par l’Institut Momentum est à ce point de vue absolument passionnant[4]. Le problème semble bien trop grave pour être ignoré sur la base du caractère hypothétique de cet effondrement à venir. En outre, derrière cet horizon funeste de l’effondrement tel que dépeint par les « collapsos », se cache de réelles perspectives de résilience humaine et sociétale, à condition bien sûr que l’on ne se voile pas collectivement la face sur l’avenir. Attention toutefois, « l’effondrement joyeux » n’aura pas lieu. Les prévisions du GIEC en la matière sont là pour rappeler à quel point notre responsabilité sera immense dans nos souffrances futures[5].

Source : I4CE, 2015 – D’après GIEC (2014), MEDDE, ONERC, Météo France)

Urgence, il y a urgence !

Force est de constater que, de tous les scénarios d’évolution de nos sociétés, c’est bien celui esquissé dès les années 1970 par le rapport Meadows[6] qui apparaît le plus plausible pour l’avenir. Les ressources de la planète sont bel et bien limitées. Le réchauffement climatique est bel et bien là, bien qu’il ait fallu tant de temps pour le reconnaître collectivement.

Source : Meadows, Randers et Behrens, 1972

« Si on ne prend les bonnes décisions, c’est une société entière qui s’effondre littéralement, qui disparaît. Je trouve que cette question-là est une question assez obsédante. Moi, elle me taraude beaucoup plus que certains ne peuvent l’imaginer. Comment est-ce qu’on fait pour que notre société humaine n’arrive pas au point où elle serait condamnée à s’effondrer ? C’est une question compliquée ».

La teneur de cet échange entre le premier ministre Edouard Philippe et Nicolas Hulot, lors d’un « Facebook Live » organisé en juillet 2018[7] peu avant sa démission du ministère de l’écologie, montre à quel point la prise de conscience est là au plus haut niveau, bien qu’à ce jour peu ou non-suivie d’une réponse politique à la hauteur. Certaines annonces, tel que le « Zéro artificialisation nette »[8], laissent néanmoins songeur sur la réflexion du gouvernement quant-à l’avenir. Alors, quelle est la place des urbanistes dans tout cela ? Il apparaît urgent que notre profession s’empare de cette question.

Urbanisme et collapsologie, un mariage disciplinaire d’opportunité et de raison

Les « collapsos » ont eu l’intuition de croiser les disciplines et les enjeux pour tisser une vision prospective très cohérente et convaincante de notre monde. Ils s’appuient pour cela sur des constats qui s’accumulent sur les multiples dérèglements subis par les éco-socio-systèmes dans lesquels nous évoluons, ainsi que sur l’intuition – assumée – que l’effondrement aura lieu.

Il semble donc tout à fait nécessaire que les urbanistes s’emparent de cette question, parce que les deux disciplines – urbanisme et collapsologie – partagent la même vision transdisciplinaire et le même goût pour la prospection. Urbanistes et collapsologues sont également proches de par leurs aspirations communes, à savoir penser le vivre-ensemble dans un environnement vivable pour les êtres vivants d’aujourd’hui et de demain. Un organisme tel que l’Institut Momentum, de par la composition pluridisciplinaire de son équipe de réflexion, témoigne de la pertinence d’opérer ce rapprochement. Alors, nous urbanistes, qu’attendons-nous pour devenir, de véritables collapsologues assumés ?

Vers une nouvelle économie fondée sur le retour à la paysannerie et le ré-emploi des objets – Rapport « Biorégions 2050 – L’Île-de-France après l’effondrement », Forum Vies Mobiles et Institut Momentum, selon INSEE 2016

Les questions que les urbanistes auront à résoudre demain sont bien plus complexes que celles d’aujourd’hui, loin du greenwashing ambiant. Face à la disparition des forces de marché, voire des institutions publiques telles que nous les connaissons, la recomposition des gouvernances et des territoires nécessitera des professionnels prêts à réinvestir l’espace du bien commun laissé vide. Il faudra alors concevoir de nouveaux modèles d’approvisionnement alimentaire et énergétique des territoires.

Fini, l’abstraction numérique, la métropolisation, le modèle des grandes surfaces commerciales, la « bagnole » à tous les coins de rue… La ville de demain sera émiettée, diffuse, en urgence quotidienne de biens de première nécessité. Les campagnes, dans cet univers, auront leur carte à jouer. Elles seront littéralement redécouvertes par notre société, sous les décombres de l’agriculture productiviste.

Conclusion : l’urgence de théoriser réellement la résilience urbaine

D’accord, donc la ville va disparaître. Mais alors, quoi ? Vive la ville ! Car en effet, la solution restera celle des agglomérations humaines, qu’elle qu’en soient les formes, car la coopération l’emportera – c’est la promesse des collapsologues – sur les logiques de dissolution territoriale et sociale. Notre mode de vie sera probablement proche de celui des communautés villageoises d’avant-guerre. Les métropoles et les grandes régions sont, dans cette perspective, déjà obsolètes. Tout l’enjeu sera de renouveler, et retrouver des mécanismes de décision démocratique à niveau humain, à portée de main, osera-t-on dire, dans un paysage abîmé par la chute de notre société de consommation.

Source : P. Lacroix, Paysages Résilients – Approche Systémique du Territoire post-effondrement – Mémoire de fin d’études, Gembloux Agro-Bio Tech, 2017

Pour cela, il faut se préparer, et penser l’effondrement comme une perspective parmi d’autres pour notre évolution. Une idée novatrice serait, par exemple, de rendre cette réflexion obligatoire dans les documents de planification, qui ne font que frôler les questions de flux et d’approvisionnement. L’eau et la nourriture, de même que l’énergie, sont des variables jugées le plus souvent acquises dans la construction des modèles de développement territorial, mais qu’en sera-t-il dans quelques décennies ? Voilà notamment une belle perspective pour renouveler les démarches d’évaluation environnementale des outils de planification, trop souvent là pour « cautionner » les prévisions peu soutenables des documents en question.

En tant qu’acteurs de la ville et des territoires, les urbanistes, enfin débarrassés de leurs réflexes d’écoblanchiment ou de « caution verte » (à coup de voitures électriques, d’énergies renouvelables high-tech, d’éco-lotissements et de zones d’activités bio, d’enfumage numérique et de croyance béate dans les « nouvelles technologies »…) doivent véritablement se révéler comme l’une des clefs de la fabrique des territoires résilients de demain.


[1] Je vous demande de m’excuser quant à l’oubli – volontaire, pour assurer la force du propos – de toutes les initiatives de transition sincères qui participent d’ores-et-déjà à mettre notre profession en mouvement sur cette question

[2] Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, collection Anthopocène, 2015

[3] Je vous invite à ce propos à découvrir les mots de Gaël Giraud, particulièrement riches de pédagogie – https://reporterre.net/Gael-Giraud-Si-l-Inde-et-l-Asie-du-Sud-Est-deviennent-invivables-trois

[4] Une vision probablement trop romancée et engagée, mais tellement intéressante ! https://www.institutmomentum.org/bioregion-ile-de-france-2050-scenario-de-linstitut-momentum/

[5] https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/09/17/jusqu-a-7-c-en-2100-les-experts-francais-du-climat-aggravent-leurs-projections-sur-le-rechauffement_5511336_3244.html, https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/le-futur-apocalyptique-que-nous-promet-le-giec-si-la-temperature-de-la-planete-grimpe-de-1-5-c-en-2030-793088.html

[6] Dennis Meadows, Donnella Meadows, Jorgen Randers, Les Limites à la croissance (dans un monde fini) : Le rapport Meadows, 30 ans après, Rue Echiquier, l’écopoche, 2017

[7] https://usbeketrica.com/article/edouard-philippe-et-nicolas-hulot-papotent-theorie-de-l-effondrement

[8] https://www.lagazettedescommunes.com/627839/ou-en-est-on-du-zero-artificialisation-nette/

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