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Collectifs d’architectes (?)

Global Tools, Editorial offices of Casabella, 12th January 1973. Photo by Carlo Bachi, Archive Casabella; image via SALT

Global Tools, Editorial offices of Casabella, 12th January 1973. Photo by Carlo Bachi, Archive Casabella; image via SALT

On entend de plus en plus parler des « collectifs d’architectes », définissant par cette notion à la fois une forme d’organisation professionnelle et au-delà en l’associant à des champs d’action et des méthodes spécifiques.

Les collectifs sont aujourd’hui particulièrement présent dans le champ médiatique, mis en visibilité, preuve en est par exemple le pavillon français de la biennale d’architecture et sa programmation en cours. Outre cette riche actualité, un travail de fond s’élabore également. En effet, les collectifs se lisent désormais comme une « mouvance » qui s’institutionnalise par la commande (on exige « des collectifs ») et se cartographie sur un plan critique : des chercheurs tentent d’en révéler l’historicité, d’autre en opèrent la théorisation et la hiérarchisation, voir la taxinomie. Tous ces exercices apportent leur pierre à l’édifice dans la reconnaissance d’approches et de postures singulières. Néanmoins, cette dynamique, souvent conduite en extériorité, non par les collectifs eux-mêmes, tend à calquer des matrices, à circonscrire et homogénéiser des lignes (esthétiques, politiques, méthodologiques…) certes parfois proches, mais néanmoins très différentes à certains niveaux stratégiques (rapport à la militance, articulation entre forme et processus…).

Dans le champ professionnel, les « collectifs d’architectes » sont désormais présents dans tous les projets de grande ampleur qui se respectent, preuve en est tous les appels à inventer et réinventer les villes et métropoles. Mais au sein des équipes, ils se voient invariablement circonscits à des champs d’action : animer la vacance, participer à construire du « vivre- ensemble » et à stimuler « l’implication citoyenne ».

Les « hypothèses » qui s’élaborent depuis le champ de l’urbanisme traditionnel autour de cette mouvance et la survalorisation de certaines formes, figures et recettes qui l’illustrent — la palette, le camping, la fête, le “chantier participatif »… — tendent paradoxalement à en limiter les champs d’intervention et à marginaliser des approches sur le plan critique et théorique. Ils développent désormais une offre servicielle en reformulation, complémentaire à d’autres, parmi lesquels l’ « urbanisme transitoire » (entendu comme animation et valorisation foncière), la « concertation active » (entendu comme animation dans l’espace public ou plan de communication) ou encore l’ « architecture temporaire » (scénographie, si possible en réemploi). Bref ils se voient circonscrit à des niches qui au fond révèlent la profonde naïveté ou parfois le profond cynisme de certains commanditaires et praticiens qui se revendiquent de ces pratiques ou de leur rôle d’« entremetteur ».

Entre l’étau d’une instrumentalisation par certains et la recherche (naturelle) de rentabilité chez d’autres, ce phénomène d’ouverture à la commande ferme paradoxalement l’accés à d’autres champs de la pratique. Les collectifs ne sont plus que les acteurs de cet urbanisme « temporaire » et d’une architecture « éphémère » qui engagent et travaillent des « processus ». Bref, ils se circonscrivent à des champs qui ne sont pas ceux du projet urbain — stratégie territoriale, aménagement — ni de la maîtrise d’œuvre architecturale.

Les institutions publiques signent le dernier acte en légitimant cette conception limitative dans de multiples rapports et études. Dès lors, à tous les niveaux, la reconnaissance des collectifs risque, bien paradoxalement, peut-être également d’en signer la fin.

C’est donc le moment, semble-t-il, de réaffirmer le positionnement professionnel et théorique que portait et porte encore une telle dénomination. Celui-ci varie d’une structure à l’autre bien que certaines proximités émergent. Pour notre part, en nous énonçant comme collectif d’architectures, nous revendiquions une pratique collective et pluridisciplinaire, engagée et critique vis-à-vis de notre héritage disciplinaire et des cadres actuels qui régissent notre profession et ces champs d’action. Par extension, nous tentions de penser des pratiques d’architectes et d’urbanistes qui répondent à une situation de crise multiple qui impactent en profondeur les manières de faire ville et (en-)communs.

Par cette dénomination, c’est une posture du projet qui s’engageait, à la fois critique et itérative, et une remise en question des formes d’organisation classique (agence) et de la figure de l’architecte solitaire. Par ce qualificatif, il s’agissait d’exprimer de manière manifeste la nécessité de « faire collectivement projet » avec tous les parties prenantes des territoires — depuis ces acteurs opérationnels à ces habitants — et ce en engageant de manière transversale l’ensemble des niveaux d’acteurs et des champs de compétences. Cette pensée située du projet nécessite une souplesse d’organisation, une ouverture aux possible et une acceptation de l’incertitude… La force du collectif, c’est que sa géométrie est flexible, ses limites — disciplinaires, de compétences, de personnalités — restent floues, épaisses, malléables.

Le collectif opérait une critique et défendait une certaine conception du rôle et de la responsabilité de l’architecte dans un processus de projet qui tend à se sectoriser et se technocratiser. Pour transformer ces modalités hiérarchiques, linéaires et sectorisées, il s’agit de répondre par la transversalité, la porosité et la pluridisciplinarité revendiquée par cette appellation. Se dire collectif, c’était énoncer une posture théorique, mais également professionnelle, face à la crise d’une discipline et de son économie.

Bref, aujourd’hui l’écart se creuse entre les « collectifs d’architecte » et nos conceptions du travail (en) collectif.

Et, dès lors, Comment appréhender cette notion ? Si le mouvement qui s’est initié continue à tracer les limites d’une sectorisation de nos pratiques, nourrissant par là leur désamorçage critique — vis-à-vis de nos pairs et d’une manière plus générale, de la manière de produire les territoires.

Si nos pratiques ne sont plus perçues que comme des offres de niche servicielle servant de vernis au projet urbain, de plus-value RSE ou, pire encore, de valorisateur de foncier. Si celles-ci sont vidées de leurs horizons politiques, de leur densité théorique. Si ce terme devient un instrument nous interdisant d’investir certaines échelles, formes et formats de commande. Si certains continuent d’élaborer sur nous en extériorité de grossières hypothèses qui nous limitent à une nouvelle figure et une forme de doctrine… Peut-être devrions abandonner les premiers mots — collectif d’ — au champ de l’histoire récentes et du manifeste pour simplement réaffirmer simplement « Nous sommes des collectifs d’architectes ». Mais des architectes qui tentent de brouiller les pistes disciplinaires et les statuts institués et qui, jouant de certaines frontières juridiques et épistémologiques , espèrent transformer nos modes de faire et réaffirmer la force et la responsabilité de leur discipline.

Et, en parallèle de décaler cette notion de la figure professionnelle à ce qu’elle engage du point de vue du projet et de son écosystème. Ce qui se joue au fond, c’est la volonté d’engager un collectif projet qui déborde la structure et les sectorisations de compétence et de discipline. Le collectif doit engager l’ensemble des acteurs – politiques, citoyens, services techniques, opérateurs privés… – dans l’indéfinition nécessaire, la prise de risque, l’engagement, l’expérimentation, que doivent nécessairement engager aujourd’hui les manières de faire ville et architecture…

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