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Témoignage : le Conte de Noël du « petit urbaniste »

Il s’appelle Jean Junior, mais nous l’appellerons Jeannot par souci d’anonymat. Jeannot nous a contacté un soir de dimanche où il faisait froid, pour nous raconter son histoire d’urbaniste engagé au sein d’un bureau d’études de province, rurale, perdue, paumée, à la dérive, sans électricité. Au téléphone, il nous avait dit : « je veux vous parler comme c’est dure la vie d’un petit bureau d’études qui fait des PLU » et on l’avait écouté…

Jeannot nous avait rappelé quelque chose. Et quand bien même la province qu’il habitait et dans laquelle il exerçait attendait patiemment que ne revienne la lumière, il nous avait éclairé. Il avait dit « moi, je veux vous parler de ces petites boîtes qui embauchaient des urbanistes. Pas des agences d’urbanisme qui vivent aux crédits de l’Etat et qui ont les moyens de se payer une vraie comptable ! Non, moi je veux vous parler de celles qui suent sang et eau, de toutes les autres ». Et il nous avait rappelé effectivement, que des milliers d’urbanistes travaillent là-bas. Loin, très loin de la capitale et de la ville. Tout cela, avant de nous faire part d’un scoop de noël incroyable…

Du fait-maison

Jeannot exerçait dans un tout petit bureau d’études qu’il avait lui-même créé. Il nous avait dit « au début, on était un, et puis très rapidement, on a grossit, et maintenant, on est deux ». Avec sa collègue, Patricia, mais nous l’appellerons Patoche par souci d’anonymat, Jeannot a commencé par se faire une place dans le cercle très fermé des études de PLU en buchant matin, midi et week-end sur le coin de la table de son salon.

« Au début, ce n’était pas facile », il nous avait confié. « J’exerçais dans mon salon, à même la toile cirée et ses motifs aux évocations champêtres, de chiens et de chasseurs. Il fallait concilier la réalisation de bouts de PLU avec la précarité de mon lieu de travail, et les modifs de zonage des cartos, avec les traces de café qui élargissaient un peu, parfois, le périmètre des zones Au pour faire plaisir aux élus ».

« J’ai travaillé longtemps dans la clandestinité du bonheur » nous avait-il avoué. « J’ai pas mal vivoté de modifs de PLU au départ, d’extras en salle de restaurant ou de fruit picking en Australie ».

Et puis un jour donc, l’activité a pris de l’essor. Jeannot a alors décidé de déménager pour d’autres locaux. « Lorsque j’ai décroché mon deuxième PLU complet, j’ai embauché Patoche, ma femme. Nous avons alors tout déplacé du salon à la cuisine qui était plus spacieuse et qui bénéficiait d’un vrai plan de travail. On avait un peu l’impression d’être dans une agence d’architecte à cette époque, les odeurs d’oignons en plus ».

Patoche avait rapidement appris le métier d’urbaniste. « Elle s’occupait de tout ce qui m’emmerdait. Moi je faisais les diagnostics. Elle, tout le reste ». A cette époque, Jeannot vit plutôt bien.

Une équipe d’experts solide

Comme de nombreux bureaux d’études en urbanisme, Jeannot décroche alors ses contrats en tant que mandataire. « J’avais des connaissances dans le milieu des fleuristes avec qui je contractualisais pour répondre sur la partie « paysage » des PLU. Pour l’environnement, je pouvais compter sur Nicolas avant qu’il ne fasse de la politique et puis, pour tout le reste, il y avait Pépé ».

« Pépé s’occupait des ZPPAUP [ndlr : aujourd’hui les AVAP] et du vieux patrimoine en général. C’était pratique quand il fallait répondre sur une Charte architecturale du côté du Havre ou de Royan parce que Pépé était incollable sur les Modernes ».

« On avait beau travailler dans un pavillon des années 90 mal isolé, planter des palmiers dans nos jardins, rouler en Mercedes pourrie avec une consommation d’essence prohibée par les normes indiennes, on donnait quand même nos avis d’experts sur l’inertie thermique des bâtiments, la biomasse et les bienfaits de la marche à pieds » nous confia-t-il. « C’était une époque géniale ».

Malgré une équipe digne des meilleurs super-héros de Marvel et des références qui s’accumulent, Jeannot nous explique sentir pourtant, à la fin des années 2000, un profond ralentissement de son activité.

On était trop chers

« Tout a commencé le jour ou Pépé nous a quitté pour aller faire des auditoriums géants en Chine. Ça a été le coup de massue sur les rotules. Après tout est devenu de plus en plus compliqué » se désola-t-il.

« Avec la crise, une nouvelle génération de bureaux d’études est arrivée et ils ont cassé les prix. On était déstabilisés ». Jeannot nous expliqua ensuite comment ces nouvelles structures avaient fait de la rédaction d’un dossier de PLU, un truc aussi bon marché et d’aussi bonne qualité qu’un jean délavé en tête de rayon d’un magasin Kiabi.

« Ils ont cassé les prix et les PLU à 10k sont vite devenus la norme pour les élus. On était trop chers. Toujours. Et comme les critères de sélection se jouaient de plus en plus sur les coûts que les collectivités rehaussaient parfois jusqu’à 99,9% de la note, alors, on ne pouvait pas faire grand-chose ».

Un matin de mai 2013, après deux ans sans marché, Jeannot nous raconta comment il avait souhaité connaître les secrets de ces boîtes. « Je devais savoir, quitte à me ridiculiser. Je devais savoir comment ils fonctionnaient pour proposer des PLU au prix d’un burger et pour exister en même temps ».

Pépé Nouvel

« J’ai appelé plusieurs de ces agences. Un type m’a répondu. Toujours le même. Je lui ai dit que j’étais +une collectivité+ et que je voulais faire un PLU alors il m’a mis en relation. C’était un serveur vocal avec une voix qui ressemblait à celle de Pépé et qui me demandait quelle formule de PLU je souhaitais, que tout serait prêt dans une semaine parce que les chinois travaillaient vite et bien, surtout lorsqu’ils n’avaient pas encore passés leur puberté et qu’on les payait en composants d’Iphone 6. »

Jeannot était sur le cul. Non seulement son Pépé avait quitté la boîte, mais surtout, il avait monté une machine incroyablement bien rodée qui distribuait du PLU à la carte à un prix inférieur au seuil des marchés publics. « Je me suis senti blessé » nous lâcha-t-il,  « Pépé nous avait non seulement planté, mais il était devenu aussi, le pire de nos concurrents ».

A la suite de cette découverte, Jeannot a raccroché. « J’ai aimé faire des PLU, mais Pépé a cassé le sens de tout ça et les élus sont devenus de plus en plus exigeants »

« Après un an et demi de tentatives ratées pour remonter la pente, après avoir pris acte que les élus ne payaient plus qu’en cacahuètes et après avoir fait travailler deux frères orang-outan récupérés d’un cirque russe pour m’assister dans mes cartographies et justifier nos choix de zonage auprès de la DDT, j’ai décidé de faire autre choses, d’abandonner l’urbanisme. Je suis devenu aménageur avec l’espoir que Pépé finisse par mettre un peu de Chine dans ses documents, et beaucoup de zones à urbaniser ».

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