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Concert Pont Bacalan - Bastide - Agora 2014

AGORA 2014 : l’heure du bilan

La manifestation bordelaise gagne en popularité et en notoriété, tout en se transformant : de plus en plus décentralisée dans sa forme, elle mobilise, sur le fond, les domaines de la culture et de la création. Une évolution bienvenue, tandis que le modèle classique du couple exposition conférences commence à s’essouffler quelque peu, empêchant à la thématique de prendre sa pleine mesure.

A , Etienne Sevet (photos E.Sevet)

Rangées les maquettes, roulée la moquette: si le succès de la biennale bordelaise d’architecture et d’urbanisme qui s’est tenue en septembre est réel, quelques réflexions de fond s’imposent autour de cet événement qui, parce qu’il est le plus populaire du genre en France, a fini par susciter un certain nombre d’attentes, inspirant autant de manifestations d’enthousiasme que de doutes.

Au premier étage du H14, le “ring” des conférences et l’exposition conçue par Youssef Tohmé – l’ libanais par ailleurs en charge du projet Brazza sur la rive droite – devaient traiter la question des et de leurs limites. Malgré la présence d’architectes stars, entre le voisin qui s’endort sur de confortables fauteuils et celui qui pianote sur son smartphone, on tente de prêter attention aux orateurs qui défilent, mais une voix nous dit que si quelque chose est en jeu à propos des , ce n’est pas forcément ici. Les orateurs ou l’animation des débats n’étant pas en cause, on se demande alors si ce n’est pas du fait de la formule unidirectionnelle de la conférence, que le dispositif en ring peine à désamorcer. Ou alors la distance entre un espace public fait d’expérimentation, d’action, et ces échanges et réflexions entre vedettes.

En dialoguant avec et Winy Maas, l’adjointe à l’urbanisme de la ville de Bordeaux nous tire de ces réflexions en prenant la parole. Ses mots, à propos du futur pont Jean Jacques Bosc dessiné par semblent involontairement sonner le glas d’un horizon collectif, lorsqu’elle parle “d’un espace qui devient public par la volonté et le talent de son créateur.”

A partir de cet exemple de pont, lequel aura, malgré le label “capable” qu’on lui accole, des difficultés à devenir un espace public, quand on sait les dimensions du fleuve et la faiblesse des indicateurs de densité et d’intensité urbaines du secteur, on a le sentiment que presque tout est dit dans cette formule aux accents quelque peu créationnistes, qui trahit le surinvestissement dont la figure de l’architecte est encore (pour combien de temps?) l’objet, et le peu d’intérêt et de soutien aux processus collectifs, bottom up, dont souffre le paysage français, droite et gauche confondues.

On choisit donc d’aller plus loin visiter l’exposition. Mais comme lors de l’édition précédente, on est un peu déçu de découvrir une enfilade d’écrans. Est ce cela, l’espace public : des écrans ?

Sans le vouloir, Agora nous laisse entrevoir cet horizon angoissant : oui, l’espace public est bien de plus en plus télévisuel. La finesse des témoignages recueillis au cours des interviews diffusées nous emmène sur des terrains de réflexion riches, tandis que les vidéos courtes permettent à un public varié de saisir en quelques minutes et de façon récréative, un paysage et un contexte pour l’espace public, chaque fois différents : Skopje et l’espace public chargé des symboles de l’unité d’une jeune nation, Mexico et la transformation par le rôle des échanges économiques, Tokyo et ses interstices, etc.

Un couple est assis à côté. Lui, tenant un bébé qui pleure, se lève, s’éloigne tout en s’adressant à elle, une cagette de figues dans les bras: “Bon moi j’y vais, tu viens ?” Elle, l’ignorant : “Attends j’arrive !”. Lui : “Bon tu fais quoi là ?”. Elle, plus fort: “Ah tu fais ch.. !”. La réussite d’Agora, on ne le dira jamais assez, c’est de parvenir à intéresser le grand public aux questions d’architecture et d’urbanisme. Et c’est vrai, si l’on en juge par la quantité de visiteurs, qui semblent surtout intéressés par les projets locaux, maquettes, et jeux pour enfants du rez de chaussée. Mais reste encore un défi : emmener le grand public explorer l’espace public. L’exposition ne l’aura relevé que pour un public attentif, plutôt averti, capable de rester 30 minutes devant les réflexions certes passionnantes de Yoshiharu Tsukamoto (Atelier Bow Wow, photo), Diebedo Francis Kéré, Yona Friedman, Pier Vittorio Aureli (groupe Dogma) ou Kersten Geers entre autres.

Les difficultés à rendre compte du thème sans faire appel à une approche forcément descendante (des “sachants” s’adressant à leur public) dépassent cet exemple et rappellent à quel point le métier d’architecte est aujourd’hui mis à rude épreuve par les défis contemporains posés par l’espace public. Qu’il soit bien ou mal conçu, l’espace public est avant tout affaire d’usages. Et ce sont ces usages, les processus qui les entourent, auxquels l’architecte créateur seul ne peut apporter de réponse. Quant à l’urbaniste classique, aux commandes de ses grandes opérations, il n’a guère que les “concertations” sous la main. On est tenté de dire que c’est l’impuissance de tout un ensemble de métiers à faire passer un message au grand public, qui est résumée dans cet espace d’exposition conférences. Tohmé, lui, a tenté de faire de son mieux avec une commande “classique”, formulée au détriment d’une lecture plus fine de la thématique, laquelle aurait sans doute gagné à prendre une forme différente et à être confiée à un panel d’acteurs, confrontés à l’espace public de façon récurrente dans leur pratique, si possible collective, transversale et réellement participative voire, ludique.

C’est d’ailleurs au dehors que se déroulait réellement cette “Agora” , dans les diverses expositions et interventions proposées – gageons que, dans le futur, elles prennent le pas de façon tangible sur la formule exposition classique. On peut retenir parmi ces dernières, outre une myriade de petites initiatives ou d’événements plus importants, tels la collection de chaises récupérées d’Anna Cantat Corsini, les projections de fausses nouvelles sur les parois des presses du journal Sud Ouest, l’atelier de collage de Legos sur des murs du centre ancien, ou encore l’exposition du paysagiste Bas Smets à Arc en Rêve, deux beaux exemples. Olivier Grossetête avait été invité, après la réussite de son travail dans le cadre de Marseille 2013, à investir la place Pey Berland pour construire ensemble, avec les habitants, des bâtiments éphémères en carton : les Bâtisses Sœurs. Le résultat, probant, était à la hauteur d’un processus de construction ouvert au public. Certes, le projet est conçu à l’avance, mais ce n’est pas peu de chose que de réussir à faire se lever les quidams attablés pour l’apéritif en terrasse, afin d’aller scotcher des cartons et surélever une structure. De grands bâtiments éphémères se lancèrent alors à l’assaut du ciel durant la biennale, pour être ensuite joyeusement détruits par les enfants.

De leur côté, les collectifs Baobab dealers d’espaces et Plutôt Rêver investissaient, en off, le quai de Paludate, un territoire mieux choisi encore pour questionner l’espace public. Proche de la gare, du M.I.N et du Belcier en pleine mutation, cette “zone rouge” où se concentrent les Night Clubs qui se remplissent quand ferment les bars de l’hypercentre, voit déferler un flot de jeunes noctambules, tandis que vendeurs ambulants, professionnels du secteur, entreprises du , prostituées et habitants tentent de se faire une place. C’est là que Plutôt Rêver, par ailleurs primé dans le cadre d’Agora, avait installé son Café en Bullant à l’invitation du collectif Baobab, lequel propose, dans le cadre d’une série d’interventions appelée Objectif Lune, une réflexion sur la ville désynchronisée et la cohabitation des rythmes diurnes et nocturnes. Avec un modeste dispositif de palettes et de caisses de vin récupérées et montées sur roulettes, quelques chaises et une table, on ofrre aux passants du café, du thé et un bout à grignoter, dans le but de les retenir pour jouer à quelque jeu, ou livrer un témoignage sur les lieux. Tandis qu’habituellement le dispositif se concentre sur les places de la ville en mode diagnostic, l’occupation du quai de Paludate revêtait une dimension plus interventionniste. Comment, dans ce contexte standardisé et sectorisé, où l’individu est réduit au statut de consommateur, subissant le flot dominant, calmer le jeu, ouvrir les yeux, ressentir l’autre, le lieu, le plaisir simple de la nuit partagée ? C’est le challenge réussi du Café en Bullant, où les passants, repérant ce drôle d’artefact en bois avec des tables, vision tranchant avec l’uniformité du bitume et des néons, s’arrêtent au lieu de se précipiter à l’entrée de leur “boîte”. Boivent un café. Mangent un bout. Jouent à un jeu. Posent des questions. Se racontent. Puis arrêtent d’autres passants comme eux. Le Café en Bullant agit comme un havre d’humanité, pacifie les environs; il est comme ces cages à poissons que l’on ménage au fil de cours d’ ravagés et appauvris, pour y permettre à la vie de s’accrocher.

C’est, finalement, sur ce type de terrain, le jeu, le questionnement, qu’Agora présente un intérêt, plus à l’aise dans ses habits de plate forme pour des initiatives qu’elle pourrait mieux appuyer dans le futur, que de lieu d’exposition classique qu’elle assume plus difficilement. Quant à l’événementiel, apanage nécessaire de toute manifestation populaire, il laisse un sentiment mitigé. Certes la ville est une fête, et il était agréable de déguster gratuitement les produits de Food Trucks de nouvelle génération aux Vivres de l’art, en marge d’une exposition sur les lauréats du concours Minimaousse. Certes, la chorégraphie de grues sur le chantier des Bassins à Flot (4500 en construction) distillait une poésie particulière, les géantes d’acier balayant de leurs projecteurs ces chantiers de devenus des fantômes la nuit venue. Mais entre les deux événements, une balade a par l’envers du décor laissait un sentiment de tristesse. Dans ce quartier de Bacalan historique, témoignage de la grandeur d’un port il y a peu encore cosmopolite, aux maisons anciennes occupées par des générations de populations fragiles, on se balade d’un passage à un autre en découvrant des habitants vivant paisiblement dans la rue, grillant quelques sardines, et soudain on se croit ailleurs, à Lima ou Barranquilla, peut être. Ou dans l’une de ces jolies vidéos montrées dans l’exposition. Puis on se rappelle que le projet bordelais, comme celui de ses concurrentes dans la compétition des métropoles, risque de rapidement effacer le tout de la carte, une fois les spots éteints.

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L'auteur
Etienne Sevet

Urbaniste (IUL), journaliste, réalisateur

28 Commentaires

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  • 3 octobre 2014 à 17:03

    […] La manifestation bordelaise gagne en popularité et en notoriété, tout en se transformant : de plus en plus décentralisée dans sa forme, elle mobilise, sur le fond, les domaines de la culture et de la créationEn dialoguant avec Nicolas Michelin et Winy Maas, l’adjointe à l’urbanisme de la ville de Bordeaux nous tire de ces réflexions en prenant la parole. Ses mots, à propos du futur pont Jean Jacques Bosc dessiné par OMA semblent involontairement sonner le glas d’un horizon collectif, lorsqu’elle parle “d’un espace qui devient public par la volonté et le talent de son créateur.”A partir de cet exemple de pont, lequel aura, malgré le label “capable” qu’on lui accole, des difficultés à devenir un espace public, quand on sait les dimensions du fleuve et la faiblesse des indicateurs de densité et d’intensité urbaines du secteur, on a le sentiment que presque tout est dit dans cette formule aux accents quelque peu créationnistes, qui trahit le surinvestissement dont la figure de l’architecte est encore (pour combien de temps?) l’objet, et le peu d’intérêt et de soutien aux processus collectifs, bottom up, dont souffre le paysage politique français, droite et gauche confondues.  […]

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  • 6 octobre 2014 à 13:07

    Baobab Dealer d’Espaces et Plutôt Rêver remercient les auteurs de l’article pour leur commentaire sur « la ville désynchronisée », action menée avec le super Café en Bullant, et volet du projet « objectif lune ».

    (des photos de l’évènement sur la page FB de Baobab :
    https://www.facebook.com/media/set/?set=a.575355709253926.1073741834.437454206377411&type=1

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  • 10 octobre 2014 à 08:43

    […] La manifestation bordelaise gagne en popularité et en notoriété, tout en se transformant : de plus en plus décentralisée dans sa forme, elle mobilise, sur le fond, les domaines de la culture et de la création En dialoguant avec Nicolas Michelin et Winy Maas, l’adjointe à l’urbanisme de la ville de Bordeaux nous tire de ces réflexions en prenant la parole. Ses mots, à propos du futur pont Jean Jacques Bosc dessiné par OMA semblent involontairement sonner le glas d’un horizon collectif, lorsqu’elle parle “d’un espace qui devient public par la volonté et le talent de son créateur.”A partir de cet exemple de pont, lequel aura, malgré le label “capable” qu’on lui accole, des difficultés à devenir un espace public, quand on sait les dimensions du fleuve et la faiblesse des indicateurs de densité et d’intensité urbaines du secteur, on a le sentiment que presque tout est dit dans cette formule aux accents quelque peu créationnistes, qui trahit le surinvestissement dont la figure de l’architecte est encore (pour combien de temps?) l’objet, et le peu d’intérêt et de soutien aux processus collectifs, bottom up, dont souffre le paysage politique français, droite et gauche confondues.  […]

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  • […] Lille, Etienne Sevet. Photos Etienne Sevet / Maria […]

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