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Saine Urbanité

Souvenez-vous du concept utopiste de sobriété heureuse :

« La simplicité n’est pas la pauvreté ; c’est un dépouillement qui laisse plus de place à l’esprit, à la conscience ; un état d’esprit qui convie à apprécier, à savourer, à rechercher la qualité ; une renonciation aux artefacts qui alourdissent, qui gênent, et empêchent d’aller au bout de ses possibilités » (Serge Mongeau, père de la philosophie simplicité volontaire). Autrement dit, ce très cher Baloo le résume aussi bien : « il en faut peu pour être heureux ! »

Alors voilà, l’objectif de ce post est de savoir si en diffusant un peu de « saine urbanité » au sein d’une ville, voire d’un pays entier, il est possible d’y générer une société plus heureuse, vecteur d’un développement humain et urbain durable. Volontairement, et en hommage au philosophe italien Italo Calvino et son oeuvre Les Villes Invisibles, je préfère parler de « ville-frustrée », « ville-valium« , « ville-prozac » et « ville-pessimiste », plutôt que de dénoncer directement le nom exacte d’une ville. C’est un bon moyen de rester général tout en analysant une pathologie urbaine bien précise.

Ainsi, la « ville-valium » pourrait, à l’aide d’une petite dose quotidienne de saine urbanité, se tranquilliser en « ville-optimiste ». Aussi, la sobriété heureuse administrée à la ville-prozac pourrait, par exemple, puiser sa source d’antidépresseurs du côté du Bhoutan, et son célèbre indice de Bonheur National Brut (BNB).

Bhoutan, petit village bouddhiste perdu dans l'Himalaya

Après cent ans de monarchie absolue, le Bhoutan choisit en mars 2008 la démocratie parlementaire et innove à travers le « Druk Phuensum Tshogpa » (DPT), parti actuellement au pouvoir. Ce parti défend « une philosophie fondée sur le développement économique et l’atténuation de la pauvreté, s’appuyant sur l’idéologie officielle omniprésente du « bonheur national brut » (Courrier International). C’est ainsi que ce minuscule pays situé entre deux grands ateliers du monde, la Chine et l’Inde, devient le premier pays qui ose miser son développement économique, environnemental, culturel et social sur le développement du bonheur de sa population. Le Bhoutan serait en quelque sorte un laboratoire de saine urbanité, où les expériences de sobriété heureuse seraient menées à l’échelle d’un pays entier.

Cependant, les premières expériences montrent que cette utopie n’est accessible qu’à une certaine élite bouddhiste, excluant une large partie de la population bhoutanaise. Lisez plutôt (tiré du Courrier International) :

« Après un an au pouvoir, il n’y a eu aucun progrès visible dans l’atteinte de l’un ou l’autre de ces objectifs – et pas un seul projet de développement n’a été approuvé par le gouvernement DPT. (…) De larges pans de la population sont victimes de discrimination. De nombreux Lhotsampas – une minorité parlant népalais au sud du Bhoutan [plus de 100 000 réfugiés de cette ethnie habitent des camps supervisés par les Nations unies dans le sud-est du Népal et ailleurs] – se sont également vu refuser le droit de vote aux dernières élections. (…) Le secteur de l’éducation a toutefois connu des améliorations au cours de la dernière année. Néanmoins, plus de 60 % des élèves bhoutanais qui souhaitent acquérir une éducation supérieure doivent aller en Inde ou encore plus loin à cause du manque de places dans les établissements d’enseignement supérieur du pays. (…) Aujourd’hui, selon un récent sondage réalisé par Kuensel, un hebdomadaire financé par l’Etat, plus de 47 % des habitants se déclarent déçus par le nouveau gouvernement démocratique. »

Ethnie de Lhotsampas. Photo : Curt Carnemark

Ainsi, ce modèle de vie n’est pas applicable à un gouvernement ; ou du moins, il ne peut pas constituer à lui seul un programme politique d’un pays. Finalement, le Bhoutan laisse davantage penser à une dictature, impliquant malheureusement une exclusion d’une majorité de sa population. Si seule une poignée de « vrais » bhoutanais peuvent réellement « se la jouer Baloo », alors Baloo est un « débrouillard » qui évoluera « magouilleur » (voir ici), au moins autant que ses confrères hauts placés des favelas brésiliennes ou de la mafia italienne. Alors oui, c’est vrai, ces individus sont soucieux d’acquérir une saine urbanité dans leur quotidien, mais est-ce réellement plus « sain » de vivre sous un tel régime que dans notre société d’hyper-connectée ? N’est-ce pas plutôt vecteur de frustration et donc de pessimisme pour toute une société exclue du système ?

Si ma tant rêvée « ville-sobre » devait ressembler au Bhoutan, je n’en serait pas. Ainsi, inutile d’imaginer une France dont le président serait un certain NH ou YAB ; le Bhoutan a essayé, la plupart ont eu des problèmes.

Saine conception.

C’est pourquoi, il ne faut pas se laisser manipuler par ces belles envolées poétiques de sobriété heureuse qui ne sont pas plus motivantes qu’une définition « bateau » du développement durable par notre cher Nicolas Hulot. Je rêve d’une ville qui intègre avec intelligence les services urbains, le mobilier et les NTIC dans ses espaces publics sans générer une société d’hyper-assistés, mais plutôt d’hyper-dynamiques et hyper-débrouillards [sans forcément générer des escrocs]. Intégrer une véritable notion d’écologie urbaine, qui s’inspire profondément des mécanismes de la nature, à l’image du principe (on ne le citera jamais assez) du métabolisme urbain. Autant de saines urbanités qui sauraient sans doute constituer une ville plus optimiste et heureuse. Souvenez-vous, le mois dernier j’écrivais : LOW TECH > HIGH TECH. Cette approche, l’architecte italien Alessandro Rocca la diffuse à travers son ouvrage Low Cost Low Tech, qui recense certaines réalisations Low Cost Low Tech [en opposition à toutes ses conceptions aseptisées High Tech High Cost de nos très chers Norman, Franck et compagnie].  D’après la quatrième de couverture :

« De nombreux architectes construisent de par le monde avec des moyens extrêmement limités, transformant cette contrainte financière en source de créativité. (…) une nouvelle vision de l’architecture, où la sobriété devient séduisante et où les techniques et la créativité des jeunes architectes produisent de nouvelles formes d’habitat moins opulentes mais plus intelligentes ».

Enfin, je conclue cet article par un petit clin d’oeil à l’ouvrage « Penser la ville heureuse » du grand Renzo Piano, qui complète parfaitement l’esprit de sobriété séduisante de A. Rocca. Lisez plutôt :  « une promenade dans les œuvres majeures de Renzo Piano, étudiées du point de vue de leur impact urbain, avec un temps plus long consacré à la Cité internationale de Lyon, une balise de qualité entre fleuve et parc, nouvelle polarité et pièce urbaine, innovante à bien des égards : au-delà de sa réussite plastique, elle illustre de façon exemplaire la continuité politique nécessaire à la concrétisation d’un projet urbain ambitieux, la créativité et le professionnalisme tenace de ses concepteurs comme de ses maîtres d’ouvrage, toutes conditions indispensables à la fabrication d’une ville heureuse. »

Cité Internationale de Lyon, par Renzo Piano - vue aérienne.

Cité Internationale de Lyon, par Renzo Piano - vue intérieur

Et vous, vous l’imaginez comment votre saine urbanité ? Réagissez chers enfants-urbanistes !

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L'auteur
Bruno Morleo

Rédacteur et associé / Diplômé en Master Génie Urbain, spécialité développement urbain durable - Chargé de mission Développement Durable au sein d'une collectivité territoriale.

10 Commentaires

  • 2 mai 2011 à 19:07

    Super article, as usual 🙂

    Par contre, sur l’analyse de la cité internationale, j’ai un peu du mal à être d’accord. Réussite plastique certainement, inscription de la volonté politique pourquoi pas, mais nouvelle polarité urbaine j’ai un peu du mal à acquiescer. C’est beau, c’est propre, on passe devant quand on se promène au parc, mais l’essentiel de l’activité du site, c’est le tertiaire et l’accueil des congrès et l’espace est organisé pour répondre à cette fonction. En ce sens c’est réussi, mais cela n’en demeure pas moins une zone détachée de la ville et de ses habitants.

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  • 2 mai 2011 à 20:58

    Et oui tu as raison, une quatrième de couverture est à prendre avec des pincettes ! D’autant plus que je n’ai jamais mis les pieds à Lyon (ça ne serait tarder…) et que je ne connais la Cité International que par le livre de Renzo Piano « Penser la ville heureuse »… Du coup ton retour d’expérience complète bien l’article !

    Merci l’ami 😉

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    • 4 mai 2011 à 11:36

      Pas de quoi, c’est toujours un plaisir !
      Et si jamais tu passes à Lyon, n’hésites pas à prévenir 😉

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  • 3 mai 2011 à 10:52
    EVRARD Pierre-Alexandre

    Qu’entendez-vous par « saine urbanité »? Est-ce seulement la dimension du bonheur qui est prise en compte?
    Je n’ai pas lu les quelques ouvrages que vous indiquez alors je vous prie de m’excuser si mes questions vous semblent naïves! Par avance, merci.
    Cordialement.

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    • 6 mai 2011 à 16:21

      La question n’est pas du tout naïve, aussi je m’excuse d’avoir mis autant de temps à répondre.

      L’urbanité est le « fait de vivre en ville », au sens où l’on y habite, y mange, y consomme, y danse, y fait l’amour, etc..

      Ainsi, une saine urbanité pourrait représenter le fait de vivre plus « sainement » en ville. Une belle façon d’éviter au maximum les aberrations de notre « façon actuelle d’habiter », autrement dit : éviter les aberrations de notre urbanité actuelle (voir l’exemple du métabolisme urbain).

      Ainsi, combiné à la philosophie de sobriété heureuse, qui finalement n’est pas si saine que cela (exemple du Bhoutan), à la ville-heureuse de Renzo Piano, aux conceptions Low Tech Low Cost, cela représente une bonne esquisse de ce que pourrait représenter la saine urbanité.

      En espérant pouvoir relire un de tes articles, à bientôt sur urbanews !

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  • 4 mai 2011 à 10:11
    Terence

    Tout à fait d’accord avec Jeremy. Je vis à la Cité depuis 6 ans et on a toujours le sentiment d’être détachés de la ville

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    • 4 mai 2011 à 10:27

      La faute au manque d’une liaison « forte » en TC et peut-être également à un manque de services originaux qui pourraient (re)donner une certaine attractivité ?

      Cité Internationale / Confluence = même combat…

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    • 4 mai 2011 à 11:35

      Merci Terence pour ce témoignage !
      J’avoue avoir un avis un peu extérieur car n’y allant que très peu (et pourtant, je n’habite pas bien loin…). Savez-vous combien de personnes habitent la cité ? J’ai toujours l’impression qu’il n’y en a que très peu malgré la taille de cette dernière. Peut-être que je me trompe ?

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    • 6 mai 2011 à 16:34

      Décidément cette Cité Internationale fait polémique !

      Mais je ne regrette pas d’avoir proposé cet exemple, je suis juste (malheureusement) tombé dans le panneau du bouquin !

      Et oui, si proclamer le lieu comme participant à la construction d’une ‘ville-heureuse’ est injuste, et si le bâtiment est en réalité détaché de la ville, alors c’est plutôt triste.

      Edouard a sans doute raison, si les transports n’ont pas été pensé autour du site, alors encore une fois c’est triste. Et pour le coup, l’endroit n’est pas dynamique !

      Mais peut-être aussi que toute la beauté de la Cité est là : isolée, calme, sobre et heureuse au sens où on peut s’y ressourcer, prendre le temps. Dans un monde d’hyper-connecté où l’on partage tout (transport, facebook, services urbains, ntic,…) on a certainement besoin d’un moment de « spiritualité ». Une belle et sobre façon de se retrouver. A voir.

      Effectivement, je suis parisien et n’étant jamais allé à Lyon je n’ai jamais eu l’occasion de m’imprégner du lieu. Ce ne serait tarder !

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