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La troisième révolution industrielle des villes n’est pas pour demain

Un photomontage d'éoliennes sur les toits de Paris

Un photomontage d’éoliennes sur les toits de Paris

C’est une idée qui séduit de plus en plus. Une idée qui voudrait que les villes puissent devenir autosuffisantes en matière d’énergie,  c’est-à-dire produire autant (et sur place), que ce qu’elles et leurs infrastructures, consomment.

Parmi les tenants de l’idée d’une nouvelle révolution industrielle, celle des énergies vertes et de l’électricité propre, l’économiste et prospectiviste américain, Jeremy Rifkin (auteur de La troisième révolution industrielle et très en vue dans les milieux politiques et dans le Nord-Pas-de-Calais), propose de faire de la « cité », de ses logements, de ses réseaux, de ses infrastructures et de ses transports, autant de supports à l’émergence de sociétés sevrées de leurs addictions aux énergies fossiles et au nucléaire…

Hérisser les ciels urbains d’éoliennes

Pour Jeremy Rifkin, la ville joue un rôle primordial dans la construction de cette révolution industrielle, parce qu’elle est à la fois le facteur et le résultat de la croissance de nos sociétés contemporaines, et qu’elle regroupe toujours plus d’individus et d’activités.

Produire et consommer in situ, c’est ce que l’économiste préconise en envisageant la transformation progressive du parc de logements et de bureaux de nos villes en un véritable ensemble de « microcentrales » capables de collecter puis de redistribuer pour elles-mêmes ou pour d’autres, le fruit de leur production.

Si l’idée est belle et a tendance à inspirer, dans les faits ou à l’épreuve des chiffres, hérisser les ciels urbains d’éoliennes ou tapisser les toits de panneaux photovoltaïques ne suffira jamais à concurrencer le niveau actuel de production électrique issue des énergies fossiles et qui, préalable à la croissance, ne cessera de grandir. A moins évidemment, d’envisager une décroissance radicale de nos économies, d’accepter de vivre avec moins de confort et de s’interroger réellement sur les impacts du « modèle » actuel de de nos villes (ce que ne fait pas Rifkin), en matière de consommation énergétique notamment.

Des objectifs de production, difficile, voire impossibles à atteindre

Car, les contraintes techniques et « physiques » à l’installation d’éoliennes particulières en ville, comme à l’installation de panneaux solaires, sont nombreuses. Pour ce qui est des éoliennes, la configuration des constructions, les effets de « murs » de certains immeubles qui perturbent les vents, réduisent parfois à néant la possibilité de faire tourner les palles. Et quand bien même on parviendrait à faire fonctionner ces éoliennes individuelles de 2 kW en ville, il en faudrait un peu plus de 25 millions pour produire à peine 20% de notre consommation nationale actuelle !

Du côté du photovoltaïque, les problèmes sont les mêmes et c’est souvent la configuration des bâtiments et leur exposition qui contraint la mise en place de tels projets (voir le cadastre solaire de la ville de Paris). Concrètement, si l’on voulait parvenir à satisfaire ne serait-ce que 20% de notre consommation actuelle, il faudrait équiper pas moins de 55 millions de toits par 20m² de panneaux (lorsque l’on en installe aujourd’hui en moyenne que 10m² par toiture). Des objectifs de production, difficile, voire impossibles à atteindre.

Capture d'écran du cadastre solaire parisien (en orange, les espaces les plus ensoleillés contrastes avec les espaces dans l'ombre en bleu)

Capture d’écran du cadastre solaire parisien (en orange, les espaces les plus ensoleillés contrastent avec les espaces dans l’ombre en bleu)

Des villes à l’hydrogène

Mais, bien plus préoccupant encore que les problèmes liés à la production d’énergies renouvelables en ville, ceux liés à son stockage, interpellent. Pour Jeremy Rifkin, ce stockage des énergies intermittentes  devra se faire sous forme d’hydrogène plutôt que grâce à des batteries, trop peu écologiques et inadéquates à grande échelle.

Seulement, cette technique de stockage déjà connue, demeure relativement peu pratique, peu efficace, encore aujourd’hui, et relativement contraignante, en terme d’inscription au milieu urbain. Car stocker de l’énergie sous forme d’hydrogène reste très dangereux, notamment au moment de la conversion, obligeant certainement les opérateurs, à terme, à respecter des normes de sécurité draconiennes afin de conserver cet hydrogène au sein des immeubles et des habitations.

Des véhicules particuliers et des transports électriques

Autre point sur lequel Rifkin fonde l’irruption de sa troisième révolution industrielle : l’essor du marché de la . Relativement faiblard aujourd’hui, ce marché pourrait bien devenir dans un futur proche, une alternative à la conception de voitures carburant au pétrole.

Là encore pourtant, le modèle d’une mobilité tout électrique, même en ville et sur de petites distances, a ses défauts (nécessité de multiplier les points de recharge, de réduire le temps des recharges, etc.). Des défauts d’autant plus sensibles qu’ils s’inscriraient dans un environnement de « décroissance » énergétique pour les villes et leur environnement qui feraient l’impasse progressive sur les énergies fossiles.

Davantage de voitures électriques avec moins d’électricité produite… autant dire que l’équation risque d’être compliquée. A titre d’exemple, pour électrifier tout le parc automobile français, il faudrait faire grimper la production électrique actuelle de 50% (soit 200TWh), l’équivalent en somme, de 18 EPR…

Si, évidemment, là n’est pas le futur, on imagine mal néanmoins, qu’augmenter le nombre de véhicule électrique, quand bien même intelligents et « partageurs », puisse se faire en parfaite adéquation avec, d’un côté l’objectif de sortir du nucléaire (qui obligerait de réduire de 50% notre consommation d’électricité) et de l’autre, la nécessité de développer des énergies renouvelables.

Le coût de la transition de Rifkin

Dans la ville de la troisième révolution industrielle de Rifkin, ces différentes options de production énergétique propre sont reliées entre elles par des réseaux intelligents sur le principe des smart-grid. A la manière d’internet et de ce qu’il permet en terme d’échanges de données, ces réseaux pourraient permettre selon Rifkin, de rationnaliser et d’optimiser le partage de la production électrique fournie par la myriade de producteurs urbains autosuffisants et redistribuant.

Or si l’idée de Rifkin est de minimiser les coûts et la consommation énergétique, en favorisant le développement de ces moyens décentralisés de production et d’autosuffisance énergétique « sur place », il oublie que, même dans ce cadre, il faudra de toute façon transporter l’énergie pour compenser les manques liés à l’intermittence énergétique (ce qui se passe déjà avec les éoliennes) et qui ne fera que croître dans un monde d’énergies renouvelables sans technologies suffisantes de stockage.

Et comme il faut en général plus de matière et d’énergie pour faire fonctionner 1000 petites installations que pour en faire tourner une seule mais 1000 fois plus puissante, on saisit de fait, les limites de son modèle…

La ville dans la troisième révolution industrielle de Rifkin, c’est oublier un peu vite quelques détails techniques de mise en œuvre, quelques paradoxes mais aussi et surtout, c’est faire l’impasse sur le fait que nos économies se sont développées au prix d’une consommation croissante d’énergies fossiles qu’aucune énergie renouvelable ne parvient pour le moment, et ne parviendra peut être pas, à grande échelle, à concurrencer dans une dynamique de croissance…  En fait, c’est comme si Rifkin nous annonçait la première révolution industrielle, sauf qu’il manquerait encore le charbon…

Voir Rue89 et l’excellente tribune de Bertand Cassoret à propos de Jeremy Rifkin de laquelle les informations et les chiffres de cet article ont été tirés.

À propos Josselin Thonnelier

Diplômé de l'Institut d'Urbanisme de Grenoble en Urbanisme et Projet Urbain, de l'Université de Poitiers et de Moncton (Canada) en Géographie et Sciences Politiques.

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