L’Île Seguin a abrité jusqu’à la décision de fermeture du site, en 1989, la régie Renault. Surnommé la forteresse, ou le krak ouvrier, le site des usines a été le lieu de luttes syndicales largement médiatisées. En 1968, bastion tenu par les salariés de l’usine Renault, la régie est au cœur de nombreuses batailles politiques, jusqu’à l’assassinat de son directeur, Georges Besse, en 1986 par les membres d’Action Directe. Raymond Lévy prend sa succession et entame la privatisation du groupe qui va aboutir à la décision en 1989 d’entamer la fermeture du site de l’Île Seguin.
Rendue effective en 1992, l’abandon de l’usine attise dès lors de nombreuses convoitises pour son aménagement. D’une superficie totale de 50 hectares, (11,5 sur l’île, 32 sur la rive de Boulogne-Billancourt, et 6,5 à Meudon), ce site idéalement placé va devenir l’objet d’une bataille acharnée entre les différents acteurs publics en place. Chacun souhaite, en effet, profiter de l’aubaine pour marquer son empreinte politique d’un grand projet symbolique. Tremplins de carrière, espace d’affrontement, il sera le réceptacle de nombreux conflits politiques, aussi bien locaux que nationaux.
1989/1995 : l’Opération d’Intérêt National, ou la prise de contrôle étatique
Le site est une aubaine et le groupe Renault, conscient des convoitises, met en concurrence les différents acteurs pour la reprise du terrain. Très rapidement, l’Etat se positionne, avec la création dès 1989 par Michel Rocard, d’une Opération d’Intérêt National, afin de conserver une maîtrise sur le projet. Plusieurs études sont réalisées, l’IAURIF, le paysagiste Alexandre Chemetoff, et puis Jean-Eudes Roullier réalisent des études prospectives sur le devenir possible de l’île. J.-E. Roullier, missionné par M. Rocard, préconise un aménagement durable avec une densité modérée, la création de 4 000 logements et de surface de bureaux, et l’implantation d’un équipement rayonnant, une cité scientifique.
Cependant, les élus locaux, tous apparentés RPR (Pierre-Charles Krieg, Président de la région Île-de-France, Charles Pasqua, Président du Conseil Général des Hauts-de-Seine, ainsi que Paul Graziani, maire de la commune de Boulogne-Billancourt) n’entendent pas laisser l’Etat prendre la main mise sur les terrains Renault. Profitant du conflit existant autour du SDRIF entre les élus locaux de la région Île-de-France et l’Etat qui est déjà accusé d’ingérence, Paul Graziani soumet un contre projet, La Cité Bleue. Surnommé par la presse « La Venise des Eaux », l’esquisse présente une continentalisation de l’île reposant sur un système de canaux, la reliant au quartier du Trapèze à Boulogne.
1995/1999 : « Boulogne assassine Billancourt »
Cependant, l’alternance de 1995, avec le gouvernement d’Edouard Balladur, laisse entrevoir l’espoir d’un consensus à tous les échelons, le pouvoir national s’efface alors progressivement. Le nouveau maire, Jean-Pierre Fourcade, ancien maire de la commune voisine de Saint-Cloud et appuyé par Charles Pasqua, bénéficie ainsi des soutiens à tous les échelons. Il crée dès 1995 le syndicat mixte du Val-de-Seine associant l’Etat, la région, le département, et les communes de Saint-Cloud, Sèvres, Boulogne-Billancourt, Meudon, Issy-Les-Moulineaux et Vanves. La mécanique politico-administrative semble être bien lancée pour entamer la phase projet.
En 1996, le schéma directeur du projet est adopté sur une programmation de 6 000 logements et 12 millions de m² de bureaux à construire. En 1998, l’agence de Bruno Fortier sera retenue face à Jean-Pierre Buffi et Paul Chemetoff. Mais le 6 mars 1999, Jean Nouvel, architecte déjà reconnu, ouvre une brèche dans le consensus médiatique en publiant une tribune dans le Monde intitulée Boulogne assassine Billancourt [lien payant, mais republiée par Le Moniteur en 2009]. Prise de position véhémente, l’architecte reproche au projet de Bruno Fortier de gommer le passé ouvrier du site, et va être soutenu par plusieurs intellectuels de gauche lorsqu’il propose de classer le site comme témoin d’un passé industriel. L’agitation est lancée, Bruno Fortier répond dans les mêmes colonnes le 11 mars, Des îles et des villes [lien payant] : « L’Île Seguin et la ville ont beaucoup mieux à faire qu’à se cadenasser ; l’Etat a beaucoup mieux à faire que de se contenter de classer, quand c’est ici au Grand Paris qu’il faudrait réfléchir. »
2000/2005 : l’arrivée de François Pinault et son projet de fondation, locomotive culturelle
C’est dans ce contexte qu’apparaît en 2000 un nouvel acteur déterminant, François Pinault, qui propose la création d’une fondation pour exposer sa collection d’art personnelle. L’argument culturel aidant, la dynamique prend autour de l’entrepreneur, Bruno Fortier est écarté tandis que l’architecte Tadao Ando est désigné pour le projet de fondation en octobre 2001.
Le projet est rapidement comparé à celui du musée Guggenheim, construit par Franck Ghery à Bilbao. En effet, la puissance de l’impact d’un projet culturel d’envergure associé à un grand nom de l’architecture semble enfin créer le consensus après plus de vingt ans de conflits. Le Syndicat Mixte Val-de-Seine Aménagement, dont Jean-Louis Subileau prend la tête en 2004, lance une consultation pour le projet d’aménagement de l’ensemble du site. En octobre 2004, le projet d’ARM Architecture est retenu et la destruction des anciens bâtiments débute. Mais le 24 décembre, deux associations, Environnement 92 et Action Environnement, déposent un recours contre le nouveau Plan Local d’Urbanisme qui permet une densification de l’île.
François Pinault, publie quelques mois plus tard, le 10 mai 2005, une tribune dans le journal Le Monde, intitulée Île Seguin : je renonce [lien payant] : « Je ne veux faire ici le procès de personne, mais je dois constater que je n’ai plus la patience de persévérer dans le projet de doter la France du musée conçu par Tadao Ando. » Arguant les retards engendrés par les recours des associations, F. Pinault invalide sa promesse d’achat à Renault, grâce à une clause suspensive qui stipulait l’annulation de la vente en cas de recours qui engendrerait des retards dans les travaux.
2005/2008 : le retour de l’Etat, l’Île Seguin terrain de la bataille présidentielle N. Sarkozy / D. de Villepin
Le retrait de François Pinault du projet va fortement fragiliser le maire Jean-Pierre Fourcade et Jean-Louis Subileau. Une nouvelle brèche dans la gouvernance, dans laquelle s’engouffrent deux figures majeures de la politique nationale pour faire de l’Île Seguin l’un de leurs terrains de bataille. Il s’agit de Nicolas Sarkozy, alors Président du Conseil Général des Hauts-de-Seine et Ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire, et de Dominique de Villepin, Premier Ministre. Nicolas Sarkozy va le premier se saisir du dossier en sa qualité de Président du conseil général, il nomme en 2006 une commission d’experts, chargée de proposer une programmation. S’appuyant sur leurs travaux, il annonce sa volonté de construire un musée de l’Histoire de France, ainsi qu’un jardin des Arts.
Mais les élections présidentielles approchent, la lutte entre le ministre de l’Intérieur et son chef de gouvernement pour la mandature UMP est féroce, et Dominique de Villepin va rapidement lui répondre par le biais d’un contre projet. Appuyé par le Ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres, il propose un centre européen de la création contemporaine.
Nouveau basculement électoral, en 2007, Nicolas Sarkozy est élu président de la République, Dominique de Villepin est écarté de la scène politique nationale. Patrick Devedjian prend la succession à la tête du Conseil Général des Hauts-de-Seine. Lors des municipales de 2008, Pierre-Christophe Baguet récupère sa mandature de maire de Boulogne-Billancourt et démet Jean-Louis Subileau de ses fonctions. Le projet repart donc à zéro avec le lancement d’une énième consultation qui provoque une nouvelle tribune dans le Monde daté du 15 mars 2008 : Île Seguin : Halte au zapping urbain [lien payant] par F. Barré, M. Desvignes et F. Grether, tous trois furieux de voir leur projet d’aménagement écarté par le changement de municipalité.
2008/2013 : Jean Nouvel, tour et « non-tour » face à la mobilisation habitante
Aujourd’hui, l’Île Seguin a été ouverte au public, entre les deux zones de friches le long des berges, on peut se promener dans un parc. Un panneau indique que le maire souhaite : « donner à voir avant même le début des chantiers ce que sera l’Île Seguin de demain ». Dans le parc, la maison du projet présente un historique du site, et annonce le futur nouveau projet à l’aide d’une maquette. Le quartier du Trapèze, friche de Renault sur la rive de Boulogne-Billancourt, quasi achevé, est représenté. Sur l’Île Seguin, une plaque en plexiglas sur lesquelles figurent des mots colorés tels qu’Île Seguin, artistique, dynamique, … tente de rendre compte de l’avenir des terrains Renault.
Jean Nouvel est en charge de l’esquisse d’aménagement, après avoir été dans les rangs des contestataires, le voici maintenant dans une position plus exposée. La non-tour dans le quartier du Trapèze avait déjà été fortement critiquée. Et, outre la controverse liée au projet de Musée de l’Histoire de France de Nicolas Sarkozy, le plan directeur qu’il avait présenté dès 2010 et qui prévoyait la construction de cinq tours, a essuyé de vives réactions.
L’aménagement de J. Nouvel s’articule autour de trois pôles : un pôle musical, un pôle d’art contemporain ainsi qu’un lieu de formation aux arts numériques. Prônant une approche durable et des circulations douces, la promesse électorale d’une faible densité plafonnée à 110 000 m² par Pierre Christophe Baguet a cependant vite été oubliée. Très rapidement, le nouveau maire s’est orientée vers un projet de surface à bâtir approchant les 337 500 m², suscitant de vives réactions de la part des associations environnementalistes et de son prédécesseur, Jean-Pierre Fourcade, qui déclarera suite à la présentation du projet au conseil municipal : « Ce ne sera donc pas la vallée de la Culture voulue par le Président du Conseil Général, mais plutôt la vallée des bureaux. »
Le triplement de la surface à construire ainsi que l’esquisse de cinq tours vont provoquer une vive mobilisation de la part des habitants et des associations locales. Une nouvelle fois, les tribunes du Monde accueillent le 29 octobre 2011, la plaidoirie de Jean Nouvel, intitulée : Une tour doit être fière, ou alors elle doit changer de métier [payant]. Cependant, face à la virulence de la polémique, et bien que le projet ait été adopté en conseil municipal, le maire Pierre-Christophe Baguet a décidé de soumettre trois scénarii d’aménagement à un référendum local.
Le premier est le projet initial de Jean Nouvel, légèrement édulcoré, il comporte 4 points hauts, avec une constructibilité totale de 310 000 m² et 13 300 m² de jardin public. A l’opposé, la solution 3 augmente son emprise au sol avec 6 200m² de jardin public mais ne comporte aucune tour, pour une constructibilité bien inférieure de 232 000 m². Enfin la proposition 2, retenue par les votants, est celle du compromis, une seule tour, une surface à bâtir de 255 000 m² et un jardin public de 12 000 m².
Le consensus semble donc s’être fait autour de cette esquisse, espérons donc que les travaux seront lancés avant les prochaines élections municipales de 2014, afin que voit le jour ce projet attendu depuis 1992.




























Riverains Ile Seguin
26 février 2013
Merci pour votre étude, mais sa conclusion est malheureusement fausse. Bien loin de faire consensus, le projet Nouvel, désigné après un processus totalement biaisé de faux référendum, est aujourd’hui plus que jamais contesté par la population, les riverains et les associations.
Le risque de blocage est plus que jamais important. Nous préconisons une solution de bon sens : revenir au Plan Local d’Urbanisme de 2008, soit 175 000 m² de droits à construire et pas de tour. Ce PLU était purge de tout recours, et cela permettrait de débloquer instantanément le projet.
Alexandre
26 février 2013
Le patron de Renault assassiné s’appelait Gorges Besse et c’était en 86.
Patrick Guyennon
26 février 2013
Corrigé. Merci pour ces précisions.
E.Malsch
27 février 2013
Merci pour cet article très complet et tout à fait interessant! Nous avions évoqué l’Île seguin à plusieurs reprises sur UrbaNews.fr et je crois que cette présentation de l’historique du projet et du jeu d’acteurs extrêmement complet nous permet d’y voir un peu plus clair ! :)
Tibh
27 février 2013
Ou est l’audace architectural ? Une seule petite tour, rien de surprenant, bref merci à tout ceux qui sont contre l’audace. Avec cette mentalité je comprends pourquoi on avance lentement en France. On se contente de petits projets…trop de conservatisme ppffff. On est au 21ème siècle, mare des villes musé
opak
28 février 2013
la betise des associations francaises de riverains est unique au monde . Ces gens, souvent des retraités qui s annuient, s opposent a tout pour s opposer.
Il faudrait la campagne en ville pour qu ils arretent de tout bloquer
Riverains Ile Seguin
1 mars 2013
Votre message insultant démontre votre ignorance et votre bêtise a vous. Notre association est composée, compte tenu de la géographie du site, et des nouveaux quartiers, de gens actifs, cultivés, aimant la ville, l’art et l’urbanisme. Sans exclusive des retraités, et tous bénévoles malgré nos activités professionnelles, issus de tous les milieux. Voici qui nous sommes, monsieur le dénigreur, et si nous défendons un urbanisme équilibré, et pensons que cette ile est le dernier endroit à bétonner, c’est que nous vivons sur ses rives et nous l’aimons. Pour juger de la qualité de nos arguments : http://www.sauvonslileseguin.com Débattez sérieusement au lieu d’insulter ceux qui s’occupent de la ville qu’ils lègueront à leurs enfants.
opak
2 mars 2013
Vos associations de retraités sont caricaturales, d une mauvaise foi flagrante, a l image des milliers de corportismes francais.
votre urbanisme équilibré c est de la verdure et basta.Or la zone n en manque pas avec les coteaux et la foret de Meudon , l ile st germain et le Bois de Boulogne
Cette ile doit etre un point fort du Grand Paris , pas une zone de terrains de sports pour collégiens.
Avec des gens comme vous jamais la tour eiffel ne pourrait voir le jour aujourd hui , Paris ne doit pas devenir un village , vous avez qu a y déménager si vous n aimez pas le béton et la ville dense.
Le berger
14 mars 2013
Élever des chèvres sur l’île Séguin, une bonne idée non?!
opak
2 mars 2013
meme quand on propose aux boulonnais de participer ,ces associations,fonctionant sur le modèle contestataire syndicaliste, trouvent toujours un déni de démocratie quelque part, c est leur point de vue ultra minoritaire qui doit prévaloir .J appelle ca du totalitarisme
Tibh
2 mars 2013
Tout à fait d’accord avec vous opak. Ces associations représente un frein au développement. Leur argumentation n’est pas crédible. Pauvre France