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L’architecte du futur sera martien

Projet Mars One

C’est un vieux rêve qui, fut un temps, confinait aux fantasmes orbitaux de quelques écrivains. L’idée d’un voyage habité vers Mars n’est pas récente. En fait, cela fait plusieurs décennies que la NASA et d’autres agences spatiales y travaillent avec le relais ces dernières années, de nouveaux acteurs, d’associations et de start-up. Ils sont nombreux à y croire : l’homme foulera un jour le sol martien, ce n’est qu’une question d’années, et de « quelques sous ». A la différence de la Lune pourtant, la distance du voyage obligera les premiers arrivants à demeurer sur place, et, comme le souhaiteraient (ou le souhaitaient) certaines agences spatiales, à préfigurer les contours d’une présence humaine permanente…

Et si le futur de l’architecte était un futur martien ?

Si la question peut paraître incongrue, et elle l’est très certainement, la possibilité d’une cité martienne interroge néanmoins la place, sinon le rôle que pourraient endosser dans ce contexte, des professions tel qu’architecte, designer ou urbaniste. Des professions qui dans ce cadre, pourraient bien se trouver totalement bouleversées.

Depuis le début des années 50, la planète Mars fait l’objet d’une attention toute particulière. Alors que les Etats-Unis sont  déjà parvenus à y faire atterrir sept engins d’exploration, dont Curiosity fut le dernier en date, des projets de toutes sortes entrevoient désormais la faisabilité d’une mission habitée et l’installation d’une première colonie sur Mars.

Pourvue d’un environnement, certes moins hostile que le vide spatial ou que la Côte d’Azur en été, mais plus inhospitalier que notre planète, Mars représente un véritable défi pour les futurs concepteurs d’une colonie habitée. Une colonie qui devra, aussi bien dans sa forme, dans sa structure que dans son modèle de fonctionnement, prendre en compte les contraintes des lanceurs, du voyage, puis, une fois la mission arrivée, anticiper son montage et réinterpréter les codes de la vie terrestre pour faire face aux particularités de la « vie martienne ».

Entre autres exemples, le faible niveau d’ensoleillement dont bénéficie la planète (équivalent à 40% environ de celui de la Terre) obligera les architectes et les designers à travailler sur de nouveaux concepts d’éclairage artificiel, à optimiser également les moyens de capter la lumière naturelle,  les températures, particulièrement froides (en moyenne de l’ordre de -65°C), à créer des isolants ultra-résistants, et le confinement, à renouveler les qualités et les fonctionnalités des espaces intérieurs …

Un ciel de midi et un crépuscule sur Mars capturés par la mission Mars Pathfinder en 1999

Un ciel de midi et un crépuscule sur Mars, capturés par la mission Mars Pathfinder en 1999, témoignent du faible ensoleillement dont bénéficie la planète

Pour les architectes Pierre Brulhet et Olivier Walter qui se sont spécialisés sur la question de l’habitat martien en parallèle de leurs activités, le travail de réflexion ne manque pas. Engagés dans un partenariat avec l’association Planète Mars et le Strate Collège Designers d’Issy les Moulineaux, ces derniers réfléchissent ainsi depuis douze ans à la question, optimisant leurs travaux sur la conception de modules d’habitat destinés à rejoindre de futures missions martiennes.

S’inspirer de l’habitat terrestre en conditions extrêmes

Parmi les pistes envisagées en matière d’habitat pour la construction d’une colonie martienne, la plupart empruntent aux premiers travaux de l’architecte Jacques Rougerie (sur les villes sous-marines) et du designer Raymond Loewy (Skylab, 1968) sur l’habitat humain en milieu hostile et les principes d’ autarcique.

Concrètement, des exemples de réalisations de modules d’habitat transposables en partie à l’épreuve des conditions de vie martienne existent déjà sur notre planète. Outre les formes d’organisation de l’espace atypiques comme celles que l’on peut rencontrer à bord des sous-marins, on retrouve ces exemples principalement sur les Pôles ou les déserts terrestres (le projet biosphère 2 pour les curieux). Des milieux qui ressemblent en substance de très près à ceux que l’on pourrait rencontrer sur Mars.

A ce titre, la station franco-italienne Concordia, située sur un plateau antarctique à 3200 mètres d’altitude, revêt dans son fonctionnement et dans son organisation, une forme de préfiguration de l’habitat  martien. Ses deux bâtiments qui forment chacun un polygone à dix-huit côtés sur trois niveaux et reliés par une passerelle, disposent ainsi sur une surface habitable de 1500 m² et derrière des panneaux de construction thermo résistant, de tout le confort nécessaire au quotidien d’une équipe d’une quinzaine de personnes pendant les mois d’hivernage.

La base Concordia en Antarctique revêt dans son organisation et dans sa forme ce qui pourrait se rapprocher le plus d'une station martienne

La base Concordia en Antarctique revêt dans son organisation et dans sa forme ce qui pourrait se rapprocher le plus d’une station martienne

Faire appel aux principes de l’architecture flexible

Pour des raisons avant tout pratiques de transport et de montage, la future cité martienne devra se faire aussi légère que possible. Face à cette évidence, les architectes et les designers engagés dans des processus de réflexion sur l’habitat martien, exploitent au maximum les principes de flexibilité et de modularité de l’architecture.

Des structures gonflables, légères et faciles à déployer (projet Mars Direct 1), des panneaux de montage en kit, des modules et des unités de vie réversibles,… Comme de plus en plus de projets terrestres soucieux de répondre à l’évolution rapide et changeante des besoins et des usages, à la diminution des surfaces habitables en ville et à l’augmentation des coûts, les projets d’habitat martien font le pari de la plasticité et de la fonctionnalité. Si bien que, question d’agencement intérieur, un appartement sur Mars pourrait bien ressembler à ces nouveaux lofts new-yorkais modulables.

Du côté des usages, on retrouve aussi quelques grands principes qui animent aujourd’hui l’essence de certains projets urbains. Contraints par l’environnement extérieur, les premiers espaces de vie se limiteront à leur strict minimum et devront de fait intégrer des questions aussi délicates que la mutualisation des pratiques au sein d’espaces confinés ou que la gestion collective des usages selon les heures de la journée martienne…

Réfléchir à la cité martienne pour interroger notre propre développement

Plus qu’on ne peut le penser, interroger les possibles d’une future cité martienne, revient en fin de compte à interroger nos propres systèmes de développement et plus largement, nos façons d’appréhender la conception des villes à l’heure de l’intégration croissante des préoccupations environnementales au sein des projets de territoires.

C’est ce que nous rappelle en substance Jean Marc Salotti, Professeur en Cognitique à l’Institut Polytechnique de Bordeaux et membre de l’association Planète Mars. Selon lui, il y a un lien évident entre les thématiques multidisciplinaires que l’aventure d’une colonisation martienne pourrait mobiliser et les nombreuses problématiques plus terre à terre que sous tend la question du développement durable et notamment de l’éco conception des bâtiments.

Penser les infrastructures de production énergétique dans un monde sans hydrocarbures ni uranium, les systèmes de « fabrication » de l’eau dans un environnement qui en est, en apparence, dépourvu sous sa forme liquide, ou encore l’organisation de la production alimentaire, c’est in fine, penser l’essence même des implications du développement durable sur notre planète.

En fait, c’est comme si on se mettait à réfléchir sur la façon de faire la ville dans un environnement terrestre post-apocalyptique, ou tout devrait être fabriqué sur place et à partir de ce que le lieu immédiat de l’installation pourrait nous procurer…

L’aventure martienne a beau être spatiale, elle n’en demeure pas pour autant totalement extraterrestre, renvoyant tour à tout l’homme et le caillou  qui l’abrite face à leurs destins croisés. Sur les questions d’habitat, d’énergie, de gestion de l’énergie et plus globalement des modes de vie, elle interpelle nos manière de penser, de concevoir et de fabriquer. Alors que certaines réalisations terrestres alimentent déjà les réflexions sur la colonie martienne à venir, cette dernière pourrait bien, à son tour, offrir aux hommes de nouvelles réponses quant aux choix à mener en matière de développement urbain, et notamment d’habitat.

À propos de Josselin Thonnelier

Diplômé de l'Institut d'Urbanisme de Grenoble en Urbanisme et Projet Urbain, de l'Université de Poitiers et de Moncton (Canada) en Géographie et Sciences Politiques.

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