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Jeunes urbanistes et création d’entreprise : interview de Échelle 1:1

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Pour beaucoup de jeunes diplômés, l’idée de créer son entreprise ne va pas de soi : manque d’expérience, de confiance, situation de crise, les arguments ne manquent pas pour ne pas prendre un risque qui apparaît comme étant déraisonnable. De nombreuses questions se posent alors aux audacieux qui souhaiteraient tenter leur chance : comment m’y prendre, qu’est-ce qui m’attend ? Quels sont les problèmes auxquels je vais devoir être confronté ? Que vaut mon diplôme d’ dans ce type de situation ?

L’objectif de cet article, que nous espérons être le premier d’une série, est moins de fournir une boite à outil du jeune entrepreneur que de donner un aperçu de ce que peut être son quotidien. Pour ce faire, nous nous sommes intéressé à Échelle 1:1 [Ndla : à prononcer Échelle un point un], jeune entreprise fondée par 4 jeunes diplômés de l’Institut d’Urbanisme de (IUL). Jillian Boyer et Michaël Mangeon ont accepté de partager leur expérience.

UrbaNews : Pouvez-vous nous présenter Échelle 1:1 ?

Michaël Mangeon : Échelle 1:1 est une jeune SCOP dédiée à la médiation territoriale. Nous sommes actuellement 4, tous issus du master 2 Politiques Urbaines de l’IUL.

Notre objectif est de travailler avec les collectivités pour développer des outils de médiation permettant de révéler le par des moyens artistiques. Notre travail consiste tant à faire connaitre qu’à faire comprendre l’esprit d’un lieu. Nous faisons appel aux sens pour appréhender un .

Nous nous définissons donc comme une agence de médiation apportant aux collectivités des outils qualitatifs de compréhension du territoire.

UN : Quand et comment avez-vous décidé de créer votre entreprise ?

Jillian Boyer : L’idée de créer notre entreprise découle d’une opportunité, sans que nous n’ayons réellement anticipé quoique ce soit. Lors de notre dernière année d’étude, en 2011, nous avions réalisé une dans le cadre d’un partenariat signé entre l’IUL, Robins des Villes et la Compagnie Nationale du Rhône (CNR) exploitant le Port Edouard Herriot de Lyon.

Le consistait à réfléchir au territoire du Port dans son lien avec la de Lyon, et en ce qui nous concerne à réfléchir aux imaginaires que ce port pouvait évoquer aux populations lyonnaises.

Nous avions alors décidé d’opter pour un ton décalé remettant en question l’imaginaire qui pouvait être construit autour du port. Le port peut-il faire rêver, peut-il être sexy, peut-il s’intégrer à la construction mentale du territoire ?

Ce travail a trouvé écho auprès du directeur du port, qui nous a proposé de poursuivre notre partenariat dès la fin de nos études en nous commandant de nouvelles vidéos pour leur site internet. Échelle 1:1 a donc été créée à la base pour fournir une forme juridique à ce projet. Malgré le défi que cela représentait, aucun d’entre nous n’a hésité à se lancer dans l’aventure.

UN : Tout s’est donc passé très vite

JB : Oui, nous avons reçu une première proposition de la CNR en novembre 2011, l’entreprise était créée le 12 février et nos premières vidéos étaient livrées quelques mois plus tard.

MM : Nous n’étions absolument pas préparé à tout cela : créer une entreprise, gérer un budget, recourir à du matériel photo/vidéo, il a tout fallu apprendre sur le tas. Ce fut une expérience extrêmement stimulante.

UN : Parlez-nous du projet du Port Edouard Herriot

JB : Comme je le disais, notre cahier des charges était clair : produire des vidéos montrant le port sous un autre jour pour son site internet.

Notre parti pris a été de nous questionner sur les imaginaires du port et de tâcher de montrer que d’autres représentations en étaient possibles. C’est un espace clos, dans lequel on ne passe pas ou peu et dont les activités sont bien souvent inconnues des Lyonnais. Pourtant, le Port s’est peu à peu trouvé entouré par la ville et en fait partie intégrante.

Les outils artistiques nous ont immédiatement semblé être intéressants pour arriver à ce changement de représentation. Nous avons souhaité montrer l’ambiance d’un espace méconnu, de ses activités, de ses métiers, sans pour autant verser dans le documentaire.

La commande a évoluée au fil du projet et nous développons actuellement une solution de cartographie interactive mettant en scène nos vidéos et des informations de qualité sur l’histoire du port.

Notre démarche est de lier l’imaginaire et le réel pour donner du relief à ce territoire, et d’utiliser l’art comme outil permettant un partage du sensible. Le cas du port résume bien la finalité que nous souhaitons donner à notre activité : nous travaillons à la révélation de territoires afin que les personnes soient en mesure de se les approprier.

UN : En cherchant à faire la promotion d’un territoire, votre démarche n’est-elle pas celle d’une agence de communication ?

MM : L’une de nos préoccupations première fut d’éviter d’entrer en concurrence avec de telles agences : ce n’est là ni notre vocation ni notre compétence. Nous ne cherchons ainsi pas à « vendre » un territoire en montrant ce qu’il devrait être, mais à le faire connaître pour ce qu’il est et pour ce qu’il pourrait également devenir.

C’est la raison pour laquelle nous avons développé une approche permettant l’accès à une connaissance poussée du territoire. Il y a derrière ce travail une véritable approche critique et bibliographique que n’aurait pas une agence de communication et qui ne vise pas uniquement la promotion mais également la réflexion. Pourquoi le port ? Qui sont les personnes qui y travaillent ? Quelle est l’histoire de ce lieu ? Notre travail permet de trouver un sens à ce lieu.

JB : Parallèlement, nous cherchons à développer des outils supportant ces informations et les rendant accessibles. Nous travaillons par exemple sur un concept de visite virtuelle en 3D, assez proche de l’expérience offerte par les jeux de point’n’click comme Myst.

Nous sommes d’ailleurs actuellement en train de développer cet outil sur d’autres territoires. Notre objectif  est de parvenir un jour à toucher du doigt la réalité augmenté avec intégration de contenus vidéos. C’est évidemment une ambition à plus long terme, mais nous ne négligeons aucune piste de réflexion.

UN : Vous développez des outils, anticipez l’avenir … comment vous êtes-vous organisés pour répondre aux exigences d’une entreprise nouvelle ?

MM : Une fois l’entreprise créée, nous avons tout de suite été confrontés à ces problématiques d’organisation. En effet, nous n’avons pas su déterminer de véritable business plan, trop occupés par notre mission au Port. Pour le dire autrement, la chance d’avoir ce contrat immédiatement a également été un frein à la réflexion que nous menions autour du projet de pérennisation de l’activité. Depuis quelques mois, on a réussi à recentrer les envies de chacun, et à réfléchir sur de véritables pistes d’innovation ; notre domaine, à cheval entre le territoire, l’art et les nouvelles technologies est un espace dans lequel il faut tout inventer. C’est une situation qui nous plaît, pas toujours confortable, mais qui permet une latitude et des possibilités énormes. Et puis quand je dis que le projet du Port fut en partie un frein, il ne faut pas oublier que c’est grâce à lui que notre activité a vu le jour, et c’est sur cette base que nous créons aujourd’hui nos futurs possibles.

JB : De fait, nous avons organisé Echelle 1:1 en deux pôles :

  • Le premier est dédié aux études. Nous y prospectons de nouveaux projets et réalisons les études en fonction des compétences de chacun. C’est un peu notre R&D ; Eden et Solène, responsables de ce pôle, y développent actuellement, par exemple, un outil qui nous tient à cœur : le diagnostic sensible d’un territoire. Pour nous, avoir des outils qui révèlent le sensible est une chose, encore faut-il avoir su analyser avec justesse ce qu’était ce sensible dans le territoire révélé. Tous les projets développés dans ce pôle répondent de cette logique : compléter nos savoir-faire, et entrer de plain-pied dans ce que peuvent nous apporter les recherches sur le territoire et les nouvelles technologies aujourd’hui.
  • Le second pôle est notre « fabrique d’outils ». Nous y mettons au point les différents outils sur lesquelles notre offre de service se base. Notre activité ne visant pas à produire des études « règlementées », nous pouvons proposer nos propres idées pour fournir des prestations pertinentes. Via les outils technologiques de révélation des territoires dont nous parlions précédemment (visites virtuelles enrichies, carte multimédia interactive, voir même web-documentaire), cette fabrique est également ce que nous sommes en mesure de produire aujourd’hui, et constitue en ce sens notre offre commerciale. D’ailleurs, cette fabrique est évolutive, puisque les outils qui sont aujourd’hui en R&D seront demain, une fois développés et évalués, intégrés dans celle-ci.

UN : Ces prestations justement, comment sont-elles accueillies par les acteurs que vous approchez ? Y a-t-il une place pour des jeunes entrepreneurs innovants ?

MM : Nous avons créé notre entreprise pour répondre à une proposition et nous nous sommes concentrés sur cette dernière avant de voir plus loin. Nous n’avions alors peu de connaissance de notre marché, ni de l’offre que nous pouvions mettre en avant pour poursuivre notre activité. Nous nous sommes donc rapidement confrontés à la problématique suivante : pour vendre il faut des outils, pour avoir des outils, il faut vendre.

Une fois nos vidéos réalisées pour le port, on a donc décidé de prendre du recul et de structurer notre organisation.

Depuis, nous répondons à des appels d’offre, nous restons attentifs aux demandes des acteurs publics, nous travaillons énormément sur la constitution d’un réseau. Cette phase transitoire avant la pérennisation de l’activité nous permet de nous faire connaitre et de susciter de l’intérêt pour notre démarche.

UN : Quelles sont aujourd’hui vos perspectives ?

MM : Comme je le disais, nous sommes très actifs, à la fois sur notre développement immédiat et futur. Nous cherchons donc à promouvoir notre démarche et convaincre de son intérêt.

UN : Quels conseils pouvez-vous donner à des jeunes entrepreneurs qui souhaiteraient se lancer dans une telle activité ?

JB : Je pense que notre lancement était assez particulier… Avoir un contrat avant même d’avoir une entreprise, c’est un cas de figure assez insolite !

De manière générale, nous pouvons dire, je crois, qu’il est nécessaire de savoir garder du recul en toutes circonstances, et de réfléchir dès les premiers temps sur la direction à prendre. Cela nous a fait défaut au début et il nous a fallu rattraper notre retard en route. Ce n’était sûrement pas la meilleure manière de procéder.

MM : Le réseau est également le point sur lequel nous travaillons le plus en ce moment : c’est d’autant plus difficile que nous avons peu d’expériences antérieures nous fournissant des contacts à même de nous aider. Créer une entreprise, c’est créer un réseau, qu’il faut savoir animer et développer. Cela demande des compétences bien particulières.

JB : Et puis, il faut savoir reconnaitre ses limites. La bonne connaissance des compétences de chacun permet d’améliorer les projets en reliant chacun à un domaine d’expertise. Se surestimer comme se sous-estimer n’est pas sans conséquence sur les projets.

UN : Enfin, maintenant que vous êtes jeune entrepreneur, comment vous présentez-vous en soirée ?

 JB : Pas en tant qu’urbaniste, c’est certain. La plupart d’entre nous avions une formation autre avant notre passage à l’Institut, et je ne pense pas que notre activité relève de l’urbanisme. Personnellement, je me présente comme médiateur de territoire. C’est un bon moyen d’engager une discussion puisque généralement, personne ne sait ce qu’est un « médiateur de territoire »…

Nous remercions chaleureusement l’équipe d’Échelle 1:1 pour cette interview. Si vous souhaitez en savoir plus sur l’activité de l’équipe et suivre son actualité, consultez leur site internet.

À propos de Jérémy Berdou

Cofondateur d'Urbanews.fr. Chargé d'études Environnement & Territoire chez Girus Viadeo | LinkedIn

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