Accueil > Magazine > Urbanisme > Just Share It : La métropole du prêt-à-partager

Just Share It : La métropole du prêt-à-partager

[Rédigé d'après l'article "Location Tentation" par Marie Cousin pour le Magazine "Nouvelles Clés N°74 : Nous sommes tous des optimistes, c'est génétiques".]

Aujourd’hui, tout ou presque se loue. Si la pratique n’a jamais été aussi diversifiée, organisée et répandue qu’aujourd’hui, c’est grâce aux moyens mis en œuvre favorisant le rapport de confiance entre un individu et un autre. Nous avons bouleversé nos pratiques de consommations, passant de « l’avoir accumulatif » au « bien avoir sélectif », plus en accord avec la crise du triptyque « économie-société-environnement ». Le Trend Observer [l'observatoire Ipsos sur les tendances émergentes] appelle ce phénomène la « consommation ajustée », c’est à dire adaptée aux « réels » besoins des usagers. Les chiffres du Trend Observer indiquent que, dans les pays développés [puisque c'est bien sûr un problème de pays riches], 71% des consommateurs déclarent se sentir coupables quand ils gaspillent.

Just Share It. La société primerait l’usage sur la propriété et les échanges directs entre citoyens sur l’économie centralisée. Les métropoles passeraient donc du modèle « prêt-à-porter » au « prêt-à-partager ». Entrons-nous [enfin] dans l’ère de l’accès pour le plus grand nombre ? Comment la dématérialisation da la propriété influence-t-elle nos pratiques en ? Quel avenir pour le développement urbain ?

What’s mine is (y)ours ?

Ainsi soit-il, nous serions de plus en plus locataires que propriétaires. Face à l’hyperchoix des distributeurs de masse, on préfère le sur-mesure offert par une personne rencontrée par le bouche-à-oreille ou découverte grâce à sa réputation et sa présence web. Outre Atlantique, ce courant est appelé la consommation collaborative. Selon Rachel Botsman et Roo Rogers, auteurs de l’ouvrage « What’s Mine Is (Y)ours : The Rise of Collaborative Consumption« , cela correspond au fait de prêter, louer, donner, échanger des objets via les technologies de l’information et les communautés de pairs.

Présentation générale du concept de « Consommation Collaborative » par Rachel Botsman.

Rachel Botsman est aussi la fondatrice du mouvement collaborative consumption. Grande laudatrice de cette philosophie, elle conclue sa conférence TED par une envolée lyrique pleine d’espoir : « Je crois vraiment que l’on traverse une période où l’on commence à se réveiller de cette monumentale gueule de bois faite de vide et de gâchis et où l’on se lance dans la création d’un système plus durable construit pour répondre à nos besoins innés d’identités individuelle et communautaire. Je crois qu’on parlera de cette époque comme d’une révolution, où la société, confrontée à d’immenses défis, sera passée des avoirs et des dépenses individuelles à une redécouverte du bien collectif. Je suis en mission pour rendre le partage plus cool. »

Une belle mission qui s’inspire bien évidemment de l’intelligence de la débrouillardise, du low tech/low cost/local et de la sobriété heureuse, dont nous avions déjà mentionnés les valeurs plusieurs fois au cours de précédents articles [voir ici ou même ].

Le gênant dans cette belle histoire, à en croire le professeur Michel Lejoyeux, c’est que nous ne sommes pas tous disposés à louer dans les mêmes proportions. Selon le psychanalyste Michael Balint, on peut définir deux types de personnes : les philobates qui trouvent du plaisir dans l’expérience toujours nouvelle, le mouvement, et les ocnophiles qui préfèrent le calme, la sérénité, la sécurité de la propriété. Les premiers auront tendance à louer plus facilement que les seconds.

Qu’à cela ne tienne, si nous n’avons pas tous la même inclination pour le changement, il en demeure que les conditions n’ont jamais été aussi favorables au développement de la location. Contrairement à la théorie de l’économie fonctionnelle qui voudrait qu’on ne consomme que ce dont on a l’usage, la location est une pratique hédoniste : j’accède temporairement à des objets que je ne pourrais jamais m’offrir et que j’expérimente sans en être propriétaire. Elle favorise un plaisir éphémère, certes, mais redondant à souhait. Par exemple, pour le constructeur automobile Peugeot, le parc d’automobile en location n’est pas essentiellement destiné à des personnes adeptes d’une mobilité alternative. Au contraire, il est à 75% utilisé par des usagers désireux d’expérimenter des voitures de sport ou un deux-roues de luxe spécifique.

Extrait de la présentation de Rachel Botsman, réalisée lors de la « Collaborative Consumption: New business models » à l’institut Nesta, Mars 2012.

Rémy Oudghiri, directeur des études prospectives chez Ipsos, souligne le fait que « cela montre une émancipation du modèle matérialiste prôné durant les Trente Glorieuses (…) aujourd’hui ce qui compte c’est l’accès aux choses et aux belles choses. »

Ainsi, le loueur du XXIe siècle a su faire preuve d’une grande capacité d’adaptation à l’incertitude ambiante. Il renverse presque la tendance. Qui a parlé de précarité ? Habitué au travail en CDD, aux divorces de l’amour, à la collocation, le pacte écologique : tout est précaire. Alors, quel est l’intérêt de s’encombrer de contraintes telles que la propriété, qui s’engage dans la durée ? En revanche, il faut savoir rester mobile si l’on ne veut pas s’enterrer. La location est une belle forme de nomadisme. Un nomadisme reposant sur le socle de l’esprit de confiance entre le loueur et le locataire. Encore faut-il savoir et pouvoir développer un sens pratique de vigilance.

Quelle influence en ville ?

En ville, ce mouvement se reflète, par exemples, avec le « Neighborhood Challenge » de l’association caritative Nesta au Royaume-Uni, ou encore le « Pop-up Hood » à Oakland (Californie, États-Unis). Ce dernier a retenu particulièrement mon attention puisqu’il applique à l’échelle d’un quartier le concept marketing séduisant des Pop-up Stores. L’idée est d’apparaître puis disparaître (pop-up) pour laisser place à d’autres acteurs de se manifester. Offrir de l’éphémère. Cela donne un joli bouquet d’initiatives locales, de nouveaux artisans tentant de promouvoir leurs créations, des entrepreneurs désirant simplement faire du bruit autour de leur marque, etc. L’idée étant de s’émanciper du Pop-up Hood après avoir atteint un degré de satisfaction suffisant.

Autrement dit, un bel exemple d’incubation urbaine visant à revitaliser Oakland, quartiers par quartiers. Après Oakland, le monde ? Regardez plutôt :

Nous pouvons citer aussi le très bon Drivy (le nouveau nom de VoitureLib), leader français de location de voiture entre particuliers. L’ représente sans doute l’avenir de l’automobile et les voitures de particuliers, utilisées seulement 6% du temps en moyenne, constituent l’opportunité la plus directe pour le faire décoller.

Pour les septiques, ou plutôt les ocnophiles (cf plus haut), les voitures louées sur Drivy bénéficient de l’assurance tous risques de MMA, automatiquement souscrite pour chaque location conclue sur le site. Une belle alternative à Covoiturage.fr qui en plus du service peu onéreux, Drivy propose la liberté de voyager comme bon vous semble. Plus questions de laisser dormir sa voiture dans un parking sans utilités, louez-là et calculer à quelle hauteur une telle action peut vous revenir.

Drivy est en quelque sorte un transport personnel partagé, tel un compromis entre l’autosolisme et les en commun. Une suite logique de l’évolution de la voiture et de ses nombreuses aberrations (nuisances, pollutions, parkings spatiophages, coûts, etc.).

Retrouvez en Bonus (à la fin de cet article) une liste quasi-exhaustive des sites laudateurs de la consommation collaborative, réalisée par le collectif « Oui Share« .

Les systèmes de réputation, ces nouvelles monnaies sociales.

La critique du magazine WIRED, à propos du livre What’s Mine Is Yours, est assez stimulante pour la nouvelle génération de locataires : « Ce qui compte, en cette nouvelle ère, ce n’est plus votre richesse matérielle mais votre réputation. A partir du moment où vous vous êtes forgés une assez bonne réputation pour être digne de confiance, crédible, il n’y a plus aucune raison pour laquelle vous ne pourrez pas bénéficier d’un accès à l’abondance des produits et services quand vous en avez besoin. »

C’est comme si le XXIe siècle remettait en cause la définition de la propriété dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « la propriété est un droit inviolable et sacré. » Au fond, qu’est-ce que la propriété si ce n’est l’accès privé et privilégié d’un produit ou service dont on prétend en avoir besoin. Défaisons-nous de ces principes poussiéreux. Non, nous ne voulons pas d’un monde de propriétaires. Et même si nous le voulions, nous serions en retard car la machine de dématérialisation de la propriété est en marche. Si je ne suis plus propriétaire, je suis néanmoins susceptible d’accéder au même produit ou service pour une durée déterminée. Qui a parlé de précarité ?

Extrait de la présentation de Rachel Botsman, réalisée lors de la « Collaborative Consumption: New business models » à l’institut Nesta, Mars 2012.

La location est sans doute l’une des formes les plus abouties du « droit à l’accès » pour tous. Cela remet en question l’idéologie du service public. Aujourd’hui, le service public est une mission générale, ou une prestation particulière qui est due par l’État à tous les citoyens/usagers. Le service public ne pourrait-il pas aussi avoir du sens à l’échelle de l’individu même ? Mettons à part les services dits « d’intérêts nationaux », à savoir la justice, la sécurité, l’éducation, les ponts et chaussées, l’eau, le gaz etc. Autant de services publics indispensables à l’échelle nationale. Mais qu’en est-il à l’échelle de l’habitant ? Ne pourrions-nous pas être notre propre État qui nous approvisionne en besoins sélectifs, éthiques et raisonnés ? Qu’y a-t-il de plus « public » qu’un « service » de mutualisation des usages ? Dirigeons-nous vers un service personnel partagé ? Just Share It.

C’est du moins ce que défend le panarchisme « ensemble des connaissances et des pensées en rapport avec des théories et des pratiques liées au volontarisme non-territorial et aux communautés autonomes (appelées Panarchies) ». En sommes, le Pop-up Hood d’Oakland est un bel exemple de Panarchie.

Ainsi, en Panarchie, la richesse n’est plus évaluée selon sa valeur matérielle mais selon la capacité d’un individu à accéder à un produit ou service. Certes, le patrimoine devient immatériel mais il reste bel et bien réel. Cela ne ferait que créer une nouvelle élite directement issue des réseaux sociaux. Les individus les plus réputés accumulent non plus du matériel mais de l’immatériel. Plus on partage, plus on est en accord avec la philosophie du « prêt-à-partager ». Plus on est « liké » plus on est puissant. Si l’on devait élire un président suivant le nombre de « like » facebook, ce serait Katy Perry à la tête de l’État ! Sexy mais pas top. Autant voter directement pour le parti du plaisir

Autrement dit, cette histoire de passage du « Ready-to-Wear » au « Ready-to-Share », c’est le chien qui se mord la queue [ou plutôt celle du voisin]. Reste les plus compétitifs dominant les plus fragiles ou invalides. Allez comprendre.

/////////////////////////////////////////////////////////////

Bonus : Quelques sites pour être « prêt à partager » en ville.

SOURCE : http://consocollaborative.com/

Transport

Location de voitures entre particuliers

Location de camping-cars et fourgons aménagés

Autopartage

Covoiturage

Covoiturage de colis

Transport adapté, partagé et insertion

Parking chez l’habitant

Partage d’informations sur le stationnement

Habitat/Travail

Locations d’appartements entre particuliers

Colocation

Contruction d’habitat participatif

Voisinage

Coworking

Recyclage

Partage de gestes et idées écologiques

Voyages

Location de logement chez l’habitant

Couchsurfing

Manger chez un local

Vivre des expériences de tourisme avec des locaux

Partage d’expériences de voyage

Echange de Maisons

Finances alternatives

Financement collaboratif de projets (Crowdfunding)

Prêt entre partiuliers

Echange / Troc de services

Communautés

Echange / Troc de Compétences

Echange de biens et de services entre entreprises

Location/Don/Echange/Troc/Envoi de biens matériels

Location d’objets entre particuliers

Echange/Troc d’objets

Troc de fringues

Livres

Don d’objets

Envoyer ses lettres et colis entre particuliers

Alimentation

Achat groupé direct au producteur

Don / Vente de produits issus de son jardin

Colunching

Cours de cuisine collaboratifs

Votre propre menu à la carte d’un restaurant

Petits plats fait maison

Rencontres et partage culinaire

Jardinage

Accessoires et cadeaux

Tous types d’artisanat

Location de sacs à main et accessoires de mode

Location de lunettes

Location d’équipement pour enfants

Location de jouets

Location d’équipement

À propos Bruno Morleo

Rédacteur Paris / Diplômé en Master Génie Urbain, spécialité développement urbain durable - Chargé d'études au sein d'un bureau d'études de conception et d'ingénierie environnementale.

À lire également