Regards Croisés : Port-au-Prince deux ans après

A 16 heures 53 minutes, le 12 Janvier 2010, un séisme de magnitude 7,3 ravage Haïti. Les 35 secondes de tremblement auront suffis à faire perdre vie à plus de 200 000 personnes et laissées des milliers d’haïtiens sans abris. Première touchée, la zone métropolitaine de Port-au-Prince a subi des dégâts extrêmement importants et la ville de Léogâne a été détruite à 80 %.

Regards Croisés : Port-au-Prince deux ans après
Regards Croisés : Port-au-Prince deux ans après

La destruction des infrastructures est massive : environ 105 000 résidences ont été totalement détruites et plus de 208 000 endommagées. Aux dégâts matériels s’ajoutent des conséquences sociales et économiques sans précédents. Ainsi, près d’un million et demi de personnes vivent dans des camps de sinistrés au lendemain du séisme. Deux ans après, l’heure est à la reconstruction de Port-au-Prince et plus largement du pays : habitations, écoles, hôpitaux mais aussi logements. Elle prendra beaucoup de temps.

« Le 12 », comme l’appellent les haïtiens, a mis en lumière les vulnérabilités auxquelles est confronté Haïti depuis des décennies. La croissance démographique, l’urbanisation des zones à risques, le difficile contrôle des constructions… tous ces facteurs qui ont conduit au développement anarchique des villes avec des quartiers spontanés aux conditions de vie précaires voire dangereuses et sans accès aux services de bases.

C’est de ce constat alarmant qu’est né le Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire. Le CIAT a notamment pour mission de définir la politique du gouvernement en matière d’aménagement du territoire et d’urbanisme. Il joue un important rôle d’accompagnateur et de coordinateur des instances publiques, afin de faire émerger les stratégies et les pratiques d’un aménagement durable du territoire haïtien.

Au CIAT, Rose-May Guignar, Urbaniste en chef et Jean-Michel Maurin, Conseiller Technique, livrent leur regard sur la reconstruction post-tremblement de Port-au-Prince.

UrbaNews.fr : Aujourd’hui, il resterait encore 500 000 personnes sous les tentes. Pourriez vous nous dresser le bilan des deux années d’actions pour la reconstruction en Haïti ?

Rose-May Guignar : A la suite du séisme, il était d’abord nécessaire de recenser l’état du bâti public et privé de Port-au-Prince. Le Ministère des Travaux Publics des Transports et de la Construction (MTPTC) est parti de zéro pour prendre en charge cette question. Une équipe d’évaluateurs et de référents techniques a été montée et formée et un énorme travail d’évaluation a été réalisé en quelques mois seulement. Au final, 500 000 bâtiments formels et informels ont été évalués. Ceux sont les fameuses « maisons vertes, jaunes et rouges . »

Grâce à ce travail du gouvernement, de nombreux projets de réparation ont réussis à trouver des porteurs comme le Programme 16/6. Lancé le 17 août dernier, il vise à désengorger 16 camps de 6 quartiers de Port-au-Prince. Ce programme donne déjà beaucoup de résultat visibles : les sites transformées en lieux d’accueil des sinistrés sont libérées et les places publiques sont en train d’être vidées.

UrbaNews.fr : Médias, ONG, organisations internationales, beaucoup critiquent l’urbanisation anarchique du pays. Quels sont les facteurs qui limitent l’émergence d’une véritable planification urbaine ?

RMG : Souvent, il est fait mention de l’absence de textes législatifs relatifs à la construction. Mais il n’y a pas réellement de problème au niveau des lois d’urbanisme et de construction. Bien sur, il reste des choses à améliorer mais il y a déjà beaucoup de textes dans l’histoire du droit haïtien . Ce sont d’ailleurs des lois assez intéressantes.

Par exemple, si vous êtes dans une voie principale, votre maison ne peut pas être construite à moins de 15 mètres de la rue. Si Port-au-Prince avait vraiment été construite comme cela, la qualité de vie serait bien différente aujourd’hui.

Jean-Michel Maurin : Le gros problème est qu’il n’y a pas de mécanismes pour s’assurer que la réglementation existante est suivie.

La faiblesse institutionnelle des 20 dernières années à conduit à externaliser les porteurs de projets (agence, ONG, BET) qui se sont mis à faire du projet d’intérêt public en marge des services publics. Ce cercle vicieux a contribué à fragiliser un service public déjà défaillant.

De ce fait, les institutions et services d’urbanisme qui ont existé et fonctionné sont plus ou moins en veille aujourd’hui et tout le monde s’accommode très bien de l’absence de loi ; résultat, on arrive à quelque chose de chaotique.

Cependant, on voit aujourd’hui des orientations nouvelles se dessiner. Le paysage institutionnel commence à se densifier, notamment avec la création d’une Unité de Construction des Logements et des Bâtiments Publics. Dépendant directement du 1er ministre, ce nouvel acteur aura à promouvoir une politique publique du logement.

RMG : De plus, de nouveaux textes plus adaptés aux opérations d’urbanisme opérationnel sont adoptés. C’est le cas de la nouvelle loi sur la copropriété qui vise à faciliter la construction de petits ensembles immobiliers. Elle a été possible grâce à la concertation d’un grand nombre d’acteurs : assureurs, urbanistes, notaires, etc. Il était important de pouvoir prendre en compte les intérêts et contraintes de chacun d’eux afin de proposer un texte accepté par tous.

(La suite en page 2, cliquez ci-dessous)

A propos de l'auteur
Spécialisée dans le développement urbain, j'ai travaillé pour le Programme Médinas 2030, le ministère de l'Urbanisme en Libye et travaille actuellement en Haïti sur la réduction des risques de catastrophes.
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